« 13 mars 1849 » [source : Collection particulière ], transcr. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12928, page consultée le 04 mai 2026.
13 mars [1849], mardi matin, 8 h.
Bonjour, mon Toto, bonjour du bout de la plume et des lèvres car je n’ose pas frotter mon hideux groin à votre charmant museau. Même si j’avais su depuis longtemps jusqu’à quel point je vous paraissais révoltante, je me serais abstenue de vous approcher à la distance de cinquante pas1. Vous auriez dû m’en avertir plus tôt, c’est votre faute. Je vous écris de mon lit dans lequel je reste bien malgré moi en attendant que ce brave père Triger vienne me tailler par morceau. Je voudrais que ce fût tout de suite pour être plus vite débarrassée et pouvoir reprendre mes courses à travers Paris et mes fonctions de caniche qu’on laisse à toutes les portes, à moins qu’on ne me trouve encore trop hideuse pour cet exercice. Comment allez-vous ? Probablement très bien. Vous ne craignez pas la couperose, vous. Vous n’avez pas mal aux pieds, vous. Vous êtes beau frais et gaillard, vous, et vous avez mille fois raison. Je vous approuve sans pouvoir vous imiter, ce dont j’enrage. Tous mes rêves de cette nuit ont été traversés par cette aimable idée que je vous dégoûtais et que je vous étais odieuse. Du reste je trouve qu’il y a de quoi et je vous approuve encore. En amour on n’a pas le droit d’être vieille, laide et souffrante. Tant pis pour moi, je n’ai que ce que je mérite et vous avez raison de plus en plus de me rire au nez. On ne doit pas de pitié à qui est ridicule. Le plus beau cœur a tort d’avoir la plus laide figure. Je le reconnais et je vous approuve toujours de plus en plus. Mon expansion s’arrête là.
Juliette
1 Juliette a la gale, et essaie toutes sortes de remèdes.
« 13 mars 1849 » [source : Collection particulière ], transcr. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12928, page consultée le 04 mai 2026.
13 mars [1849], mardi, midi ¾
Je t’espère, mon Toto, et surtout je te désire de toute mon âme. Je suis bien punie de ne pouvoir pas t’accompagner mais cela m’est tout à fait impossible. Pourvu que le brave père Triger ne prolonge pas indéfiniment ma réclusion ? Je suis à bout de patience et de résignation. Aussi je suis capable, malgré sa défense, de me couper et de me hacher moi-même mon pied pour en finir plus vite. Encore si tu m’avais donné à copire pendant ma réclusion forcée, cela m’aurait fait trouver le temps moins long. Mais tu ne me donnes rien à faire et les occupations de mon ménage ne sont pas faites pour distraire mon cœur de ton absence, au contraire. Si M. Triger n’est pas venu aujourd’hui j’enverrai ce soir Suzanne pour le presser. En attendant je bisque, je rage et je bois de la saponaire1, boisson bienfaisante peut-être, mais peu agréable. Toujours est-il que je veux essayer de me débarrasser de ce masque hideux qui me fait horreur à moi-même, dussé-je me faire crever pour y arriver. D’ailleurs l’important pour moi n’est pas de vivre pour manger du gigot et de la salade mais de vivre pour être aimée de vous et pour vous aimer. Le jour où les infirmités de mon corps seront un obstacle sérieux à votre amour je planterai là le corps et ses infirmités en bloc. Maintenant que c’est bien convenu, je ne vous baiserai que lorsque la contagion ne sera plus à craindre. Jusque-là je me tiens, moi et mon amour, à distance et je vous aime en QUARANTAINE que je suis.
Juliette
1 Saponaire : Plante prescrite en dermatologie pour ses vertus désinfectantes.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo est élu à l’Assemblée Législative. Le choléra sévit à Paris. Elle accueille pour la première fois sa sœur, son beau-frère et son neveu venus visiter Paris.
- 13 maiHugo élu à l’Assemblée législative.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la misère.
- AoûtSéjour à Paris de sa sœur, son beau-frère et son neveu.
- 8-17 septembreVoyage avec Hugo en Normandie.
