« 28 décembre 1847 » [source : MVH, α 8027], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4432, page consultée le 23 janvier 2026.
28 décembre [1847], mardi matin, 9 h.
Bonjour, mon cher absent, bonjour, mon pauvre affairé, bonjour de toute mon âme et
amour de tout mon cœur. Tu n’es pas revenu hier au soir, mais à vrai dire je n’y
comptais pas. Tu m’avais trop bien dit de dormir pour que je
puisse me faire illusion sur ton prochain retour. À mon grand regret, je n’ai pas
pu
faire ta volonté et jamais nuit ne m’a paru plus longue, plus fatigantea et plus froide. Voilà déjà bien
longtemps que l’insomnie me travaille, mais cette nuit a été encore plus désagréable
que les autres. Après mon premier sommeil passé, à une heure du matin, il ne m’a été
possible de me rendormir que sur les six heures ; pendant lequel sommeil j’ai fait
des
rêves atroces. Aussi suis-je ce matin touteb courbaturée et toutc écœurée. J’aurais bien besoin que tu viennes me ravigoterd un petit peu, car je me déplais et
je me dégoûte on ne peut pas davantage.
À quelle heure t’es-tu couché, toi, mon
Toto ? As-tu terminé quelque chose avec tes libraires1 ? Es-tu moins empêtré qu’avant ? Tu me diras
tout cela quand tu viendras. Je voudrais que ce fût tout de suite et cependant je
suis
contente que tu te reposes bien et longtemps.
C’est aujourd’hui que viennent la
couturière et le jardinier. Tu ne m’as rendu aucune réponse pour eux. Pourtant il
faudra bien que je les paie. Si Suzanne a de
l’argent, je lui en prendrai, sinon il faudra bien que j’en prenne dans ton sac. C’est
une vilaine corvée dont je voudrais bien me dispenser, surtout parce qu’elle te
contrarie. Peut-être arrivera-t-il quelque incident d’ici là qui m’enrichira ? Voime, voime, compte là-dessus mon Toto et bois de
l’eau de ma fontaine, tu n’iras pas de travers mais tu pourras avaler de charmants
petits crapauds [pas ?] d’Arcueil2.
Juliette
1 Le 30 décembre, Hugo signe un traité avec Renduel et Gosselin pour la publication des Misères (Massin).
2 L’eau d’Arcueil, amenée à Paris par le viaduc qu’avait fait construire Catherine de Médicis, était réputée particulièrement limpide. « Je sais auprès d’Arcueil un fourré d’arbres à côté d’un marais où, étant au collège, je venais avec mes camarades pêcher des grenouilles tous les jeudis. » (Le Dernier Jour d’un condamné, chap. XVII).
a « fatiguante ».
b « tout ».
c « tout ».
d « ravigotter ».
« 28 décembre 1847 » [source : MVH, α 8028], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4432, page consultée le 23 janvier 2026.
28 décembre [1847], mardi après-midi, 1 h. ¼
J’espère que tu ne vaques pas de ce temps-ci, mon pauvre poète errant, et que tu as
l’instinct de te tenir clos et couvert auprès d’un bon feu ? Quant à moi j’avais envie
d’aller t’offrir le million passe-partout pour m’assurer jusqu’à quel point ce
MONSEIGNEUR de nouvelle espèce fait bien son état de ROSSIGNOL1. Mais j’ai craint que mon chantage ne s’adresse qu’à des
sourdes et je suis restéea coite dans
mon domicile de Juju d’où je vous attends avec la plus vive et la plus tendre
impatience.
J’espère que tu n’as pas de séance académique aujourd’hui. Je n’ai
pas pensé à te le demander hier. Mais ce à quoi je n’ai pas pensé, c’est de te dire
de
te laver les yeux. Je me suis aperçu ce matin en faisant ton eau que tu ne t’étais
pas
servi de celle d’hier, ce qui m’a contrariée on ne peut plus. Je ne me pardonne pas
[que] tu oublies parce que c’est à moi, pauvre bien-aimé, à te
faire penser à avoir soin de ta chère petite personne. Quand il m’arrive de l’oublier,
je me ficherais des coups si je pouvais.
J’ai interrompu mon gribouillis pendant
une heure, le temps que la couturière a passé chez moi. Je l’ai payé ainsi que le
jardinier avec l’argent de Suzanne et je lui
dois 40 F. Rien n’est plus
désagréable que cette comptabilité quotidienne et le bon Dieu me punit bien en ne
me
faisant pas riche tout d’un coup.
Voici l’heure où tu as l’habitude de venir. La
pluie vient de cesser avec une sorte d’à-propos et je crois que tu ferais bien d’en
profiter pour venir à sec. Cela me donnerait un peu de joie, ce qui ne serait pas
inutile je t’assure car j’en manque un peu. En attendant je t’attends et je
t’aime.
Juliette
1 Crochet de fer pour ouvrir les serrures dont on a perdu la clé, tandis que le « monseigneur » est un levier pour les forcer (GDU). Mais l’ensemble de la phrase reste mystérieux.
a « resté ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
