« 29 avril 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 90-91], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2102, page consultée le 04 mai 2026.
29 avril [1847], jeudi matin, 9 h.
Bonjour, mon bien-aimé, bonjour, mon Victor adoré, je t’envoie ma
pensée, mon cœur, mon âme dans ce bonjour. J’espère que je
te verrai avant que tu ne t’en aillesa
à ta répétition1. Si tu n’y allais pas, il me
faudrait attendre jusqu’à ce soir pour te voir, ce qui ajouterait à ma tristesse à
partir d’aujourd’hui. Jusqu’à l’horrible jour où j’ai perdu ma pauvre fille2, toutes les heures et toutes les minutes sont
marquées par les souffrances de cette malheureuse enfant et par les angoisses de mon
cœur. Ces douloureux souvenirs sont autant de lugubres anniversaires que je ne peux
pas éloigner de ma pensée. Cette nuit quand je ne dormais pas, il me semblait
l’entendre et dans mes rêves je la revoyais telle qu’elle était pendant les derniers
jours de sa maladie. Je suis accablée ce matin, il me semble que toutes les douleurs
et toutes les fatigues de ces derniers moments de sa vie pèsent à la fois sur mon
cœur
et sur mon corps. Peut-être trouverais-je quelque soulagement par la prière et c’est
près d’elle que je pourrai le mieux prier, dans l’espoir qu’elle m’entendra et qu’elle
me donnera en échange le courage et la résignation nécessairesb pour supporter son absence sans
murmure et sans amertume.
Tu m’as déjà donné, toi, le courage de vivre. Tout ce
qu’un cœur peut recevoir de consolation, je l’ai trouvé dans ton amour, mais il y
a
une douleur au-dessus de toutes les douleurs et de toutes les consolations humaines,
et pour laquelle Dieu seul peut quelque chose. C’est à lui que je veux m’adresser
aujourd’hui.
Juliette
1 À élucider.
2 Claire, la fille de Juliette et de James Pradier, est morte de phtisie le 21 juin 1846 à Auteuil où elle est enterrée deux jours plus tard. Exhumé le 11 juillet, son corps est transporté, selon le testament de Claire, au cimetière de Saint-Mandé. Juliette, qui avait emménagé avec sa fille les mois précédant son décès, a assisté à son agonie.
a « aille ».
b « nécessaire ».
« 29 avril 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 92-93], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2102, page consultée le 04 mai 2026.
29 avril [1847], jeudi matin, 11 h. ½
Je t’aime, mon Victor. Ce mot qui sort toujours le premier de mes
lèvres et le premier dans ma pensée et dans mon cœur. Je le prononce et je l’écris
à
toute occasion parce que j’y suspendsa ma douleur, j’y attache ma vie, j’y appuie mon âme. C’est en
lui, par lui et pour lui que j’espère, que je vis et que j’attends.
Je te
supplie de ne pas t’apercevoir de ma tristesse tous ces temps-ci. La nature a des
droits auxquelsb il serait impie de
se soustraire. Il faut qu’une mère pleure son enfant mort. Vouloir l’en empêcher
serait inutilement cruel car les larmes peuvent seules baigner et laver la plaie de
son cœur.
Mon Victor adoré, laisse-moi pleurer en liberté, je t’en supplie. Je
ne sais pas encore à quelle heure j’irai à Saint-Mandé ni si j’irai1. Je suis dans une espèce de désordre moral qui fait que je ne
me rends pas bien compte de l’emploi du temps et de la direction de ma volonté. Je
vais de ma chambre ici et d’ici à ma chambre sans but et sans pensée. Je suis comme
une montre sans cadran, j’ai le mouvement de la vie sans la règle et la raison qui
l’utilisentc aux choses
nécessaires. Cependant je m’efforce de reprendre pied, pour toi d’abord que je ne
veux
pas affliger et pour Dieu que je ne veux pas offenser par un désespoir coupable. Quand
tu viendras, mon Victor, j’aurai retrouvé mon calme et ma résignation et je te sourirai pour te prouver combien je t’aime et combien ton
amour est vraiment ma vie, ma force et mon bonheur.
Juliette
1 Claire, la fille de Juliette et de James Pradier, est enterrée au cimetière de Saint-Mandé.
a « suspend ».
b « auquels ».
c « auquels ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
