« 10 juin 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16363, f. 141-142 ], transcr. Marion Andrieux, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2190, page consultée le 25 janvier 2026.
10 juin [1846], mercredi matin, 7 h. ¾
Bonjour mon bien-aimé, bonjour mon Victor, bonjour, bonheur, joie et
amour à toi, mon doux adoré. La nuit a été bonne, cependant le médecin, depuis hier
au
soir, ne la trouve pas aussi bien qu’hier matin, cette pauvre enfant. M. Triger m’a encore dit, hier en s’en allant, que ce
n’était pas là une convalescence et que, si elle avait des
tubercules, rien n’y ferait, que si elle n’en avait pas, elle se guérirait malgré les médecins. Je suis toujours dans la même atroce
perplexité, et pourtant je ne peux pas m’empêcher d’espérer. Il me semble que la
meilleure manière de prier Dieu, c’est de se confier à lui.
J’étais partie de
chez moi hier presque joyeuse, parce que mon enfant allait mieux, parce que j’étais
avec toi, parce que je ne voulais rien prévoir d’avance de mauvais. Je suis revenue
triste et découragée. Ce voyage forcé m’aurait affligée dans tous les temps, mais
dans
ce moment, c’est une calamité que je ne supporterai qu’avec une amertume et un
découragement profonds. Déjà j’en ai rêvé cette nuit et je me suis réveillée tout
en
larmes. Il me semblait que tu t’en allais pour toujours. Tu ne sauras jamais comment
je t’aime, mon Victor. Quand nous serons morts, je te l’ai déjà dit bien des fois,
tu
verras mon cœur, et tu seras étonné et ébloui de ce qu’il contient. En attendant,
je
ne peux que te dire vulgairement cette banalité dont tout le monde se sert sans
respect pour sa sainte signification. Je t’aime. Ô oui je t’aime. Toute ma vie est
contenue dans les sept lettres de ces deux mots. La moindre lettre qui me vient de
toi
me fait plus de bonheur que tous les bonheurs rêvés par les avares, les ambitieux,
les
orgueilleux et les voluptueux. Mais comme tristes et douloureuses compensations, le
plus petit chagrin, la plus légère contrariété, prend des proportions effrayantes
quand ils sont causés par toi. Ce voyage surtout sera, et il me l’est déjà, una supplice insupportable1. Je ne sais pas comment
je ferai pour le cacher à cette pauvre enfant que tout impressionne. Il faudra que
je
me réfugie dans les souvenirs de mon bonheur passé, dans la lecture de tes douces
et
ravissantes lettres, dans la vue de ton cher petit portrait que j’ai apporté avec
moi,
dans l’espoir féroce que tu souffrirais un peu de cette séparation qui me désespère
à
l’avance. Enfin, je prévois que je vais être bien malheureuse et je ne sais pas
comment faire pour l’être moins. Je t’aime trop, c’est bien vrai mais j’aimerais mieux
mourir que t’aimer moins.
Juliette
1 Hugo est invité à l’inauguration de la ligne de chemin de fer Paris-Nord reliant la capitale française à Bruxelles.
a « une ».
« 10 juin 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16363, f. 143-144 ], transcr. Marion Andrieux, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2190, page consultée le 25 janvier 2026.
10 juin, [1846], mercredi, midi
Je voudrais déjà qu’il fût l’heure de te voir, mon Victor chéri. La
pensée que je serai encore deux maudits jours sans te voir, et l’effroi que me cause
cette première longue distance, me fait paraître les heures de ton absence à présent
encore plus longues et plus tristes qu’auparavant. Aujourd’hui il me semble que les
heures sont plus lentes qu’autrefois. Je voudrais les pousser par la pensée pour les
faire avancer plus vite.
J’[entremêle] mes gribouillis des
soins donnés à ma pauvre fille, ce qui fait que je t’écris à bâtons rompus et presque
sans savoir ce que je fais. Heureusement que cela n’arrête pas les pensées et que
cela
n’entrave pas mon amour pour toi. Je t’aime à travers tout cela et je te désire sans
interruption. Seulement la tête me fait bien mal et il y des moments où j’ai peur
de
devenir folle tant les douleurs sont vives et atroces. Je voudrais être à mardi pour
n’avoir plus à redouter cet affreux voyage ? Pourvu que tu ne sois pas entraîné à
faire ce voyage de Bruxelles, il ne manquerait plus que cela mon Dieu. Mon adoré,
je
compte sur ta loyauté et ta bonté habituelle pour faire tous tes efforts pour ne pas
prolonger d’un seul jour de plus, le cruel supplice de te savoir loin de toi. Je
compte sur ton amour pour m’aider à supporter cette atroce séparation en m’écrivant
tous les jours. Ce ne sera pas trop pour [illis.] douces lettres pour tant de tristesse,
de chagrin et d’amour. Je t’aime, mon Victor. Je t’adore, mon Toto.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
