« 8 avril 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 15-16], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10874, page consultée le 01 mai 2026.
8 avril 1843, samedi matin, 11 h. ¼
Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour, mon cher adoré petit homme. Comment
vas-tu ? Je t’aime. J’ai rêvé de toi toute la nuit. J’aurais voulu ne pas me
réveiller. Nous étions si heureux que je voulais dormir encore si ce bon rêve de
bonheur devait durer. La réalité dans ce moment-ci n’est pas une chose bien
regrettable. Tu es presque toujours loin de moi et toutes les choses de la vie nous
arrivent si mêlées et si bousculées que ça ne vaut pas la peine de s’y attacher.
Je t’ai écrit les petites observations que j’ai faites en écoutant ta pièce hier mais
je te conseille de les faire toi-même si tu veux qu’elles profitent au lieu de devenir
nuisibles par le canal de ce hideux Saint-Paul1 : il y a une manière de dire les choses doucement et
gravement qui font mieux, dans tous les cas, que les conseils plus ou moins louches
que peut faire en ton nom cet homme perfide qui n’a aucun ascendant ni aucune autorité
sur les acteurs. Tu en feras ce que tu voudras mais à ta place je ferais ce que je
te
dis.
Jour Toto. Je continue mon petit métier de mouche
du coche pour lequel j’ai une vocation merveilleuse et particulière mais puisque cela
ne te déplait pas j’en suis ravie et je continuerai de plus belle. Il faut bien que
je
fasse quelque chose moi quand ce ne serait que de bourdonner et de me mettre sur le
nez de l’automédon2. Pendant ce temps-là je me crois utile et cela me satisfait
à peu de frais. J’aime encore mieux mon ridicule que la somnolence stupide de cette
pauvre Mme Guérard. Quelle crétine que cette pauvre femme-là. Il me serait
impossible de vivre avec elle, c’est tout ce que je peux faire en la pinçant et en
lui
donnant des coups de pieds que de la supporter pendant deux heures. Décidément cette
pauvre femme tourne à l’imbécillité comme son mari. Je désire fort qu’elle reste chez
elle surtout quand on jouera ta pièce. Je ne veux plus la ramener sous aucun prétexte.
Mais je t’aime. Tout ce que je te dis là ne vaut pas la peine d’être dit ni chanté. Je t’aime, voilà ce qui m’occupe, ce qui m’intéresse,
ce qui est toute ma vie.
Juliette
1 Saint-Paul est régisseur à la Comédie-Française.
2 Automédon : Conducteur du char d’Achille. Par métonymie, cocher ou écuyer habile.
« 8 avril 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 17-18], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10874, page consultée le 01 mai 2026.
8 avril 1843, samedi soir, 9 h. ½
Au moment où je me mettais à la table pour t’écrire, mon adoré, MmeFranque est arrivée pour te remercier au nom
de M. Suquet et au sien du billet des Burgraves. Malheureusement le jour où il a eu la stalle était
ce fameux jour où on n’a pas laissé parler les acteurs de sorte qu’il a peu ou mal
entendu la pièce. Enfin la bonne intention y était de part et d’autre, nous n’avons
rien à nous reprocher ni les uns ni les autres. Seulement Mme Franque m’a suppliéea de la lui faire revoir ainsi qu’à sa
fille qui doit sortir à Pâques. Je le lui ai promis parce que je compte sur ma loge
K1, c’est-à-dire sur ta bonté ravissante. Clairette ne sera pas fâchée elle non plus de revoir
les Burgraves. Nous mettrons les deux péronnelles sur le
devant et nous nous tiendrons maternellement derrière.
Mais tout cela ne fait
pas que je ne sois pas furieuse contre vous, monstre d’homme et que je ne tire pas
la
langue longue comme le bras du besoin de vous voir. Si vous croyez que ça m’arrange,
vous êtes dans l’erreur. Je suis très loin d’être contente, il s’en faut même de très
peu que je ne sois très triste. Qu’est-ce qui vous est donc arrivé, mon petit homme,
que vous n’êtes pas venu depuis tantôt ? Vous étiez bien coquet et bien pimpant, et
vous n’avez pas daignéb me regarder
en tournant le coin de ma rue. Je ne suis pas du tout tranquille sur votre conduite
et
sur votre cœur. Dépêchez-vous de venir me rassurer.
Juliette
1 La loge K est la loge habituelle de Hugo à la Comédie-Française.
a « supplié ».
b « daigner ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
