« 30 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 273-274], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4258, page consultée le 03 mai 2026.
30 mars [1843], jeudi, 12 h.
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour mon cher adoré. Comment vas-tu mon bien chéri
petit homme ? J’ai rêvé de toi et de tes enfants toute la nuit. J’avais beau me
réveiller, je retombais toujours dans le même rêve. Je ne m’en plains pas car le rêve,
pour être embrouillé, n’en était pas moins charmant. Mais, toi, mon pauvre adoré,
tu
n’as pas eu le temps de rêver. As-tu pris seulement celui de dormir un peu cette
nuit ? Je ne sais pas comment tu peux y tenir comme santé et comme douceur, gaieté
et
bonté charmante. C’est un problème que ma nature acariâtre ne me permet pas de
résoudre. Pour moi qui ne fais rien, qui ne suis bonne à riena, je trouve moyen d’avoir des
migraines hideuses, témoin celle que j’ai aujourd’hui et je suis toujours d’une humeur
massacrante contre toute la nature. Il y a des grâces d’état, comme tu vois, mais
je
renoncerais volontiers et de grand cœur aux miennes.
J’ai envoyé ce matin chez
Mme Franque.
Elle viendra ce soir avec moi et M. Suquet
ira de son côté. Ce dernier n’était pas chez lui quand Suzanne y est allée mais Mme Franque a dit qu’il irait sur
la tête plutôt que de manquer au bonheur qu’il désirait depuis si longtemps.
Plût à Dieu que la représentation de ce soir soit aussi bonne que celle de mardi.
Cependant ces misérables doivent être las et honteux de leurs turpitudes avortées.
Enfin nous serons là ce soir, nous verrons bien. Si les acteurs pouvaient tenir pied
comme Ligier et Guyon l’ont fait jusqu’à présent, tout serait
sauvé. Mais je redoute toujours la faiblesse de Beauvallet et de Geoffroy1. Cependant, pour être juste, voilà deux fois qu’ils
ont courageusement tenu tête. Il faut espérer qu’ils continueront. D’ailleurs, je
suis
cuirassée de toute façon contre toutes les malveillances
et les accidents qui en peuvent résulter. Si je n’avais pas un affreux mal de tête
dont je ne sais que faire, cela me serait presque égal.
Le temps continue d’être
au beau. Comme si nous avions affaire de beau temps dans ce moment-ci ! Le bon Dieu
et
la comète2 nous la baillent belle vraiment. Ils feraient bien de nous garder
tout cela pour le moment où nous serions libres et sur une grande route, en supposant
que nous le soyons encore à présent, ce dont je doute très fort par parenthèse. Tu
ne
m’aimes plus assez pour te rendre libre. Je le sens et j’en suis au désespoir.
Juliette
1 Dans les Burgraves, Ligier joue le rôle de Barberousse, Guyon, celui de Magnus, et Geoffroy, celui d’Otbert.
2 La comète de Halley a été observée entre février et avril 1843.
a « bonnerien ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
