« 27 février 1855 » [source : BNF, Mss, NAF 16 376, f. 90-91], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6794, page consultée le 05 mai 2026.
Jersey, 27 février 1855, mardi soir, 5 h.
Je viens de lire ce qu’on a le front d’appeler : DISCOURS de V. H.1
mais je ne serai pas assez stupide pour essayer de formuler mon
admiration car ce serait tenter d’accrocher des girandoles de bouchons
de carafe à l’anneau de Saturne ou de mettre des boucles d’oreilles en
strass à la grande ourse. Je résume toutes les épithètes admiratives par
ce seul mot : je suis FOUDROYÉE ! Maintenant Dieu sait ce qui restera de
moi après cette combustion spontanée. J’espère pourtant qu’il vous
suffira de remuer un peu la cendre de mon esprit pour y trouver mon
amour plus ardent et plus incandescent que jamais. C’est bête comme tout ce que je vous dis là2. Mais il n’est pas donné aux
Juju de tenir tête aux comètes et d’échanger des éblouissements avec
Jupiter. Tout mon cœur et toute mon âme jaillissant en étincelles
électriques au contact de votre divin génie ne pourraient pas faire une
seule pauvre petite étoile gravitant sous vos pieds. Aussi je me tais
par prudence.
Je suis jalouse de l’honneur que vous faites à ce
banquet féminin en le photographiant pour l’immortaliser. Quant à moi,
j’ai beau semer mes baisers sur vos pas, vous ne daignez plus vous
retourner pour les voir tomber. Hélas ! où est le temps où vous les
embaumiez de votre haleine ?
Cher adoré, pardonnez-moi ce petit
sentiment d’envie, contre ce coquet hommage collectif de femmes. La
manière de me guérir de ce léger accès de jalousie serait de me donner à
moi aussi une épreuve de ce PORTRAIT. En attendant, je cueille toutes
mes plus suaves et mes plus vives tendresses dont je fais litière pour
tes chers petits pieds. Et puis je te baisse d’un pôle à l’autre sans me
préoccuper des diverses latitudes que J’EMBRASSE dans un seul
baiser.
Juliette
1 À l’occasion de l’anniversaire de la Révolution de 1848, Hugo prononce un discours (Actes et paroles II, Laffont, « Bouquins », 1985, p. 483-492).
2 Juliette paraphrase don César, qui, dans Ruy Blas, dit au laquais : « C’est bête comme tout ce que je te dis là. » (Acte IV, scène 3.)
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
