« 29 septembre 1850 » [source : MVHP, MS a8453 ], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12647, page consultée le 26 janvier 2026.
29 septembre [1850], dimanche matin, 7 h. ½
Bonjour, mon petit Toto, bonjour, célèbre crouton, bonjour, barbouilleur de papier blanc, bonjour, je vous aime et je vous admire. Que n’en puis-je dire autant de vous sur moi, au moins pour la première chose, la seconde n’étant pas à ma portée. Comment allez-vous ce matin ? Si vous êtes réveillé, vous devez entendre les coups de canons de la petite-guerre, laquelle inspire des réflexions démocratiques et émeutières aux gamins de ma rue, échos fidèles des sentiments pacifiques de leurs paisibles parentsa. Il y en a un petit naïf qui se souvient de la barricade que son père a faite devant sa porte et du drapeau qu’il avait planté dessus. Ce même père est le postier du n° 41 et se promenait il y a deux ans sous mes fenêtres en bonnet phrygienb rouge. Tout cela est peut-être rassurant pour une femme devenue socialiste comme moi, mais si je n’écoutais que mes instincts d’ex Jujucarabinier, j’aimerais mieux m’en aller ou prendre un verre d’eau sucrée, que je n’aime pourtant pas du tout. Voilà ce que m’inspirent le bruit mélodieux des canons réactionnaires et les huées des citoyens en morve et en robes, rassemblés sous ma croisée. Pendant ce temps-là, que faites-vous sur votre oreiller, homme rouge ? Est-ce de la prose ou des vers révolutionnaires ou des infidélités anacréontiques ? Il me prend envie d’y aller voir tout de suite. Au fait, qu’est-ce qui pourrait m’en empêcher ? Je vous surprendrais d’avoir vos secrets les plus hideux et en flagrant délire de trahison. J’ai bien envie d’y aller, ne fût-cec que pour vous convaincre de toutes vos scélératesses et vous en récompenser séance tenante et à ma façon. Si je ne le fais pas, c’est parce que je suis sûre de vous attraperd sans courir dans cette voie d’infidélités et d’infamies. En attendant, je fais comme si je ne savais rien et je vous embrasse pour mieux vous étouffer.
Juliette
a « parens ».
b « phrigien ».
c « fut-ce »
d « attrapper ».
« 29 septembre 1850 » [source : MVHP, MS a8454 ], transcr. Joëlle Roubine et Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12647, page consultée le 26 janvier 2026.
29 septembre [1850], dimanche matin, 9 h. ½
Je ne sais pas encore ce que je dois faire. Le temps est si froid et si maussade qu’il ne m’encourage pas à sortir. D’un autre côté, je suis bien seule chez moi dès que tu n’y es plus et ces braves gens m’aiment bien et m’attendent, j’en suis sûre. Si tu veux m’y accompagner, il est probable que j’irai. Si non, non car il me faudrait te quitter une heure plus tôt, ce qui ne m’est pas possible sans regret et sans chagrin. Eugénie avait passé une très bonne journée hier, et les médecins étaient étonnés de la trouver si bien relativement1. Peut-être que ce matin elle est au plus mal car depuis deux mois, ces oscillations de moins mal et de pire ne se sont pas arrêtées. Du reste, je ne l’ai pas vue car elle avait manifesté une sorte de contrariété de me voir le soir. J’irai peut-être la voir ce matin au risque de lui faire le même effet que le soir. Pauvre femme, je ne lui en veux pas, mais c’est un des tristes effets de sa maladie [car ?] elle prend tous ceux qui l’approchent en grippe et en horreur, témoin la religieuse qui est auprès d’elle et qu’elle ne peut plus souffrir. En y songeant, je ferais peut-être mieux d’y envoyer Suzanne. Je saurais de ses nouvelles sans lui imposer l’ennui de me voir en supposant qu’elle se croie obligée à cette marque de déférence envers moi. Je me déciderai tout à l’heure pour un de ces deux partis. Jusque-là, j’espère que tu vas venir visiter ta semelle de botte et y ajouter une empeigne et une tige pittoresques. Il fait un froid de loup et je vois avec terreur qu’il va falloir commencer à se chauffer déjà. Cela me fait d’autant moins rire que je suis rationnée et qu’il ne m’est pas permis de dépasser d’une buche la limite de mon calorique. J’espérais que la prospérité toujours croissante de la sainte République changerait ma débine du provisoire en veloursa de la stabilité, mais je vois que la flouerie est de tous les régimes et que la blague financière est à la hauteur de la blague parlementaire à quelque opinion qu’elle appartienne. Voime, voime, mais je ferai une autre révolution à moi toute seule.
Juliette
1 Sa cousine Eugénie Drouet, atteinte d’hydropisie, mourra le mois suivant.
a « velour ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
