16 juillet 1851

« 16 juillet 1851 » [source : BnF, Mss NAF 16369, f. 121-122], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.876, page consultée le 03 mai 2026.

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Où en es-tu, mon pauvre petit homme, que fais-tu et comment te trouves-tu depuis que je t’ai quitté ? Ma pensée a essayéa bien des fois de pénétrer jusqu’à aujourd’hui pour savoir ce que je devais craindre ou espérer mais sans succès, le don de seconde vue ne m’étant pas donnéb. Aussi je suis autant et plus tourmentée que jamais. Je ne sais rien et je redoute tout, manière de passer son temps peu agréable mais très triste. De ton côté mon pauvre bien-aimé, tu dois être agacé et épuisé par cette espèce d’attente prolongée qui n’aboutit pas et qui te tient en garde indéfiniment. Je n’ose pas croire que c’est fini pour toi ce soir, aussi je n’espère pas te voir car moins que jamais il faut risquer un enrouement par imprudence. Je fais ce sacrifice, non à la patrie dont je ne me soucie pas plus qu’elle de moi, mais à ta santé qui est plus que le cadet de mes soucis. Je donnerais tout au monde pour que tu sortes sain et sauf de cette bagarre parlementaire1. Je n’en serai peut-être pas beaucoup plus avec toi après, mais je n’aurai plus à craindre pour ta santé, ce qui m’est odieux. Couche-toi de bonne heure, mon bien-aimé, et ne te fais aucun remords de ne pas venir ce soir puisque c’est moi qui le désire et qui t’en supplie. Plus tard, lorsque tu te porteras bien, si tu crois que j’ai assez souffert et que mon amour mérite quelque récompense tu me donneras la joie de te voir plus souvent. Jusque-là, ne songe qu’à te ménager et à te guérir, car ta santé, c’est plus que mon bonheur, c’est ma vie.

Juliette


Notes

1 Depuis 1850, Louis-Napoléon Bonaparte songe à asseoir son pouvoir de manière plus définitive, mais en est empêché par la constitution de la Seconde République, qui n’autorise pas au président un second mandat. Après un certain nombre de mesures autoritaires, qui font passer Hugo dans le camp de ses adversaires, la fin de son mandat approchant, il demande la modification de la Constitution pour l’autoriser à se présenter à un second mandat. L’issue du scrutin est incertaine, et la question est avidement débattue durant cette période.

Notes manuscriptologiques

a « à essayer ».

b « le don de seconde vu ne m’étant pas donnée ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle apprend la liaison de Hugo avec Léonie Biard (qui dure depuis 7 ans), et le sauve quand il est recherché par la police après le coup d’État.

  • 1851Hugo visite les caves de Lille.
  • 11 juinCharles Hugo, défendu par son père en cour d’assises, condamné à six mois de prison pour un article contre la peine de mort.
  • 28 juinJuliette Drouet reçoit le paquet des lettres d’amour de Hugo à Léonie Biard, que celle-ci lui envoie pour l’informer de leur liaison.
  • 17 juilletDiscours de Hugo contre la révision de la constitution.
  • 15 septembreFrançois-Victor et Paul Meurice condamnés à neuf mois de prison pour avoir réclamé dans un article le droit d’asile pour les proscrits.
  • 21-23 octobreExcursion vers Melun et Fontainebleau.
  • 26-27 octobreAutre excursion.
  • 2 décembreCoup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo est l’un des sept membres du Comité de résistance.
  • 11 décembreHugo part en exil, et passe la frontière belge avec un passeport au nom de Lanvin, ami de Juliette Drouet.
  • 13 décembreJuliette Drouet rejoint Hugo à Bruxelles en emportant la malle aux manuscrits.