« 25 mars 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 85-86], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12604, page consultée le 03 mai 2026.
25 mars [1850], lundi matin, 8 h. ½
Bonjour, Toto, bonjour, vieux Toto, comment allez-vous ce matin ? Moi je vais GALEa et je m’en vante puisqu’on prétend que c’est pour mon bien et pour ma beauté à venir. Cependant je commence à trouver le temps de ma séquestration un peu bien long1. Je trouve ce genre moyen-âge un peu excessif dans le siècle des lumières, sous la République, et malgré la liberté. Ce matin entre autreb je me sens un besoin d’air, d’exercice et de visage humain. Je ne sais pas comment je ferai pour y résister tant cette de vie de lazaret et d’hôpital m’agace et m’ennuie. Si vous étiez venu me tenir compagnie je n’aurais pas eu de peine à m’y habituer. Mais dans cette vie d’isolement et de galec j’ai pris la solitude en grippe et en dégoût. Du reste je ne sais pas pourquoi je suis ainsi ce matin ; car, à part le court plaisir de te conduire à ta boutique2 et le désagrément de ma lèpre, il n’y a rien de changé dans mon existence, c’est donc parler pour ne rien dire. Ce n’est pas d’aujourd’hui ni d’hier que tu ne peux pas me donner ton temps, malheureusement, et ce ne seront pas mes récriminations qui te donneront des loisirs et qui me guériront. Aussi je ferais mieux de me taire et de garder mes aimables observations pour moi. Bois de la tisaned, affreuse Juju, et cache-toi, c’est ce que tu as de mieux à faire. Voime, voime, je suivrai mon conseil jusqu’à ce que mort s’en suive. Si cela ne me fait pas de bien cela ne me fera pas de mal, voilà tout. Avec tout cela je regrette que vous n’ayez pas eu l’attention délicate de faire imprimer votre discours3. Cette paresse est sans doute fort excusable pour vous mais elle [est] peu agréable pour tout le monde en général et pour moi en particulier, qui suis très friande de vos discours. Il me semble que Charles aurait bien pu dans une conversation avec vous retrouver tout ou partie de ce discours et nous le donner dans son Événement ? Taisez-vous, vieux Toto, je vous retire la parole puisque vous êtes si bête que ça.
Juliette
1 Pour se débarrasser de la gale, le Dr Triger a recommandé à Juliette Drouet de s’enfermer chez elle durant trois semaines.
2 Ce jour-là, aux bureaux de l’Assemblée, Victor Hugo obtient six voix à l’élection du commissaire chargé d’étudier le projet de loi sur la presse.
3 Juliette Drouet évoque-t-elle ici l’intervention de Victor Hugo, qui a eu lieu dans les bureaux de l’Assemblée le 23 mars, à propos du projet de loi sur la presse et le cautionnement ?
a « GALLE ».
b « entr’autre ».
c « galle ».
d « tisanne ».
« 25 mars 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 87-88], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12604, page consultée le 03 mai 2026.
25 mars [1850], lundi midi
Est-ce que tu parleras aujourd’hui à l’Assemblée, mon petit homme, ou seulement dans ton bureau1 ? Si tu devais parler en public aujourd’hui je maudirais doublement ma galea qui me retient forcément chez moi2. Il est vrai que sans ce motif je ne pourrais pas t’entendre davantage puisque tu n’as pas de billet ces jours-là et que tu n’en veux pas demander…… pour moi. Cependant je ne sais pas pourquoi il me semble que mon affreuse maladie est un empêchement de plus pour que je ne puisse pas avoir la chance de t’entendre parler à la tribune et je la maudis de toutes mes forces. D’abordb elle est un obstacle à ce que je te voie tout à l’heure car tu m’as dit que tu ne viendrais pas avant d’aller à l’Assemblée. Très certainement si j’avais pu sortir sans inconvénient tu ne m’aurais pas refusé de t’accompagner jusqu’à la porte ? Aussi maudite soit-elle, cette affreuse gale, et que le diable l’emporte pour tous les ennuis qu’elle me cause sans parler des souffrances. Aujourd’hui j’ai un mal de tête fou que j’attribue à cette éruption. J’ai eu tort de m’en rapporter à cette empirique, j’ai eu d’autant plus tort que la saison s’oppose à tous les traitements possibles. Je souffre donc en pure perte et sans aucun bénéfice pour ma santé. Pauvre adoré, je ne te parle que de cette hideuse maladie. Il est bien vrai que l’amour et la galec ne peuvent pas se cacher. Quant à moi je ne sais pas parler d’autre chose que de lui et d’elle. Je t’aime, je souffre, je te regrette, je bisque et je rage. Hélas ! mon Dieu quand pourrai-je lâcher mon quel bonheur !!!3 ? Je crains que ce ne soit jamais.
Juliette
1 Ce jour-là, Victor Hugo intervient, dans les bureaux de l’Assemblée législative, contre le projet de loi sur les réunions électorales.
2 Pour se débarrasser de la gale, le Dr Triger a recommandé à Juliette Drouet de s’enfermer chez elle durant trois semaines.
3 Cri de joie traditionnel de Juliette Drouet.
a « galle ».
b « Dabord ».
c « galle ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
