« 17 mars 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16358, f. 199-200], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5272, page consultée le 25 janvier 2026.
17 mars [1845], lundi après-midi, 1 h.
Tu viendras dîner avec moi ce soir, mon Toto, cet espoir ferme la porte
aux plaintes et aux regrets pour ton absence passée. Cependant ce n’est
pas beaucoup de dîner avec moi tout sèchement et de t’en aller tout de
suite après. Dans les rares moments que tu me donnesa, il y a toujours
une sorte de restriction affligeante. On dirait que tu as promis à quelqu’un ou à toi-même de ne jamais me donner
plus d’une heure au maximuM. Voilà bien longtemps que cet état dure sans
que j’en puisse prévoir la fin. Cependant, je te le répète, je ne me
reconnais pas le droit de me plaindre aujourd’hui, puisque j’ai la
certitude de te voir un moment ce soir.
Je n’ai pas encore commencé
de copier, je vais m’y mettre tout de suite. Mais avant toute chose, je
tenais à te gribouiller cette grande feuille de papierb.
Je suis très contente, par
comparaison avec les jours, les soirs et les nuits où je n’ai rien,
hélas !, de te donner à dîner ce soir. Autrefois, le dîner avait une queue. Maintenant il n’a plus rien du tout et
pourtant je suis contente. Il faut que je sois contente, eh bien ! je
serai contente. Jour, Toto, jour,
mon cher petit o, je vous aime.
Je t’ai fait faire de l’eau de miel et je n’ai
pas pensé à t’en faire boire quand tu es venu. Cela tient à ce que tu as
toujours l’air de courir après la diligence. Je n’ai pas le temps de te
voir, à plus forte raison de te parler, c’est à grand peine si
j’attrapec un
baiser au vol. Vraiment, c’est une drôle d’existence que la mienne. Pour
un peu, je pousserais d’affreux cris, mais je ne le veux pas, je ne le
dois pas parce que tu es mon pauvre ange bien aimé surchargé et accablé
d’affaires de toute sorte, parce que tu viens ce soir, parce que je suis
très heureuse, parce que, parce que, parce que je ne veux pas être une
vieille méchante injuste et ingrate. Baisez-moi et tâchez de venir avant
sept heures, que j’aie le temps de te voir, mon bien-aimé, et de te dire
que tu es ma vie, ma joie, mon âme, mon bonheur et mon tout.
Juliette
a « tu me donne »
b Le format du papier à lettre est plus grand qu’habituellement.
c « j’attrappe »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
