« 12 janvier 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 31-32], transcr. Hélène Hôte, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11112, page consultée le 24 janvier 2026.
12 janvier [1842], mercredi soir, 7 h.
Vous voilà parti, mon bien-aimé, et Dieu sait quand vous reviendrez. Quand je pense
à
toutes les minauderiesa, à toutes
les chatteriesb que vous faites à
des femmes plus ou moins dans le commerce des galanteries et des intrigues, j’ai le
cœur plein d’amertume et de doute. Quand je compare les rares démonstrations d’estime
ou d’hommage que tu me donnes à moi qui t’aimec tant de tous les sentiments à la fois et celles que tu prodigues
à des femmes qui sont censéesd t’être indifférentes, il me prend du
découragement et des dégoûts infinis. Voir prodiguer à des coquettes, à des
indifférentes ou à des vaniteuses des marques d’estime ou d’affection que j’achète
au
prix de toute ma vie, sans l’obtenir, c’est affreux. Cela n’en vaut vraiment pas la
peine. Ainsi à cette occasion, voilà autour de toi des femmes comblées tandis que
moi,
j’aurai à grand peine un mot de toi obtenu par des importunités de tous les instants.
Je ne sais pas si je suis injuste mais ce que je sais, c’est que si je pouvais tuer
toutes ces femmes-là par la pensée, il y a longtemps qu’elles n’existeraient plus
et
que je serais seule maîtresse de ton corps, de tes regards, de tes pensées et de ton
âme. Je n’ai pas encore de lettre de ma fille. Je pense que la poste seule est en
retard et que cela n’a aucune signification fâcheuse mais c’est égal, je ne serai
vraiment tranquille que lorsque la maladie sera passée.
Si tu m’en croyais, tu
ferais ce que je désire pour les deux femmes et tu n’établirais pas de démarcation
injurieuse entre elles. Je te dis cela sans espoir de l’obtenir. Je sais trop que
mon
ascendant n’ira jamais jusqu’à te faire faire un sacrifice, plutôt apparent que réel,
de ce que tu crois ta dignité. À moi les sacrifices du cœur
de tous les jours et de tous les instants mais sans aucun retour de ta part, c’est
juste et dans l’ordre dans les amours comme les nôtres où toutes les abnégations sont
du côté de la pauvre femme qui aime et rien de réciproque chez l’homme qui se laisse
aimer. Je crois que je suis stupide mais cela tient non pas à la justesse de mes
plaintes mais à ma tête qui me fait toujours mal et qui ne laisse rien sortir d’elle
qui ne porte l’empreinte de la souffrance. Je voudrais même souvent supprimer ces
longues lettres qui ne servent qu’à exciter mes plaintes, sans te convaincre ou te
toucher le moins du monde. Quante à
mon amour, tu le sais et il ne faut pas grand espace pour le dire. Amour, c’est comme
le mot Dieu, très court dans la dénomination, infini dans la signification et son
acception. Je t’aime, moi, autant que Dieu est grand.
Juliette
a « minoderies »
b « chateries ».
c « aiment ».
d « sensées ».
e « quand ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
