27 janvier 1838

« 27 janvier 1838 » [source : BnF, Mss, NAF 16333, f. 23-24], transcr. Nathalie Gibert-Joly, rév. Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.109, page consultée le 04 mai 2026.

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Bonjour, mon cher bien-aimé, bonjour, mon cher petit Toto. Je suis toujours la même, c’est-à-dire très souffrante et très grognon car le mal de tête me rend folle. Je me suis fait [enfler ?] le front avec le vinaigre et je n’en ai éprouvé aucun soulagement. Je vais essayer du vulnéraire1 mais j’en espère peu. Cependant je veux aller à HERNANI2 ce soir. Je m’y ferais plutôt porter que de n’y pas aller. Je suis sûre de ne pas sentir mon mal au moins pendant qu’on le jouera. Pauvre cher adoré, c’est bien vrai que je ne sens plus aucun mal quand j’entends ta douce et admirable poésie. Tu as oublié hier ou tu n’as pas voulu emporter les deux journaux qui te rendaient justice, et moi j’aurais voulu les faire lire par tout le monde tant il y a de bonne fois, d’intelligence et de conviction dans ces deux articles sur les Voix intérieures, articles que les journaux français se sont bien donné de garde de reproduire ni d’imiter3. Je suis triste et désespérée de sentir tant de bonnes et belles choses au-dedans de moi, sans pouvoir en émettre une seule qui ne soit tordue, bancale et défigurée. Je sens pourtant bien tous tes admirables chefs-d’œuvrea et je t’aime encore mieux, mais tout cela ne me donne pas d’esprit, au contraire. Je ne m’en chagrinerais pas autant si je ne craignais pas que tôt ou tard cela n’éteigne ton amour qui est plus que mon bonheur, qui est ma vie, mon souffle, mon âme. Tout m’est un sujet de crainte, je crois que tu ne m’aimes plus autant qu’autrefois, et c’est ce qui m’alarmeb dans l’avenir. Je voudrais bien pouvoir me rassurer. Je voudrais bien que de toi-même tu démentisses mes douloureux et cruels soupçons, mais tu es si froid et si préoccupéc que tu ne t’en aperçoisd même pas ; cependant je souffre beaucoup, va. J’ai peine à finir ma lettre, ma tête me tourne et tout mon corps me semble brisé et meurtri. Je ne sais pas comment je m’en tirerai pour aller et pour revenir. Une fois dans ma petite loge je ne crains plus rien, le tout est d’y arriver. Vraiment je souffre horriblement. Enfin, à la grâce de Dieu et du tas de neige. Je vais me lever, je vais me secouer, je vais me forcer à manger, et si tout cela ne me suffit pas, tant pis, je m’en lave les mains et cela ne me regarde plus.
Jour, mon grand Toto, jour, mon grand Victor, jour, mon adoré. C’est ce soir que je vais en entendre de belles sur vous. Sublime, admirable, comme le grand Corneille, un géant, Victor Hugo, grand comme le monde. Bravo ! Bravo !! Bravo !!!!! Tout cela me bassinera le cœur et la tête et fera disparaître tous mes bobos, quitte à les reprendre après la représentation.
Je t’adore, mon Toto. Eux, les hommes, ne font que t’admirer.

Juliette


Notes

1 Médicament appliqué sur les plaies.

2 Hernani est repris à la Comédie-Française les 20, 23, 25, 27, 29 et 31 janvier et les 6, 9, 12, 18, 21, 23 février.

3 À élucider.

Notes manuscriptologiques

a « chefs-d’œuvres ».

b « allarme ».

c « préocupé ».

d « apperçois ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle est engagée au Théâtre de la Renaissance, où le rôle de la Reine dans Ruy Blas, écrit pour elle, lui échappe.

  • Janvier-févrierReprise d’Hernani à la Comédie-Française (les 20, 23, 25, 27, 29 et 31 janvier et les 6, 9, 12, 18, 21, 23 février).
  • MarsReprise de Marion de Lorme à la Comédie-Française (les 8, 10, 12, 15, 17, 20).
  • 25 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, toujours avec Mlle Noblet, mais avec Mlle Rabut dans le rôle de Catarina. Dans cette distribution, la pièce est jouée les 7, 11, 14 et 19 août 1838, le 2 septembre 1838, les 7 et 15 février, le 6 mars et le 6 mai 1839, puis encore une fois le 2 décembre 1841.
  • MaiAnténor Joly, directeur du Théâtre de la Renaissance, engage Juliette Drouet.
  • 12 aoûtHugo lit Ruy Blas achevé à Juliette.
  • 18-28 aoûtVoyage avec Hugo en Champagne. Le 19 août, Adèle Hugo adresse une lettre à Anténor Joly pour le dissuader de confier le rôle de la Reine à Juliette Drouet.
  • 8 novembrePremière de Ruy Blas au Théâtre de la Renaissance. Louise Beaudoin joue le rôle de la Reine.