« 26 janvier 1838 » [source : BnF, Mss, NAF 16333, f. 19-20], transcr. Nathalie Gibert-Joly, rév. Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.108, page consultée le 25 janvier 2026.
26 janvier [1838], vendredi après midi, 2 h. ¾
Bonjour, mon cher adoré, comment vas-tu ? Moi je ne me ressens de rien, sinon que j’ai une courbature et encore mal à la tête, ce qui n’est rien en comparaison de ce que cela aurait pu être, et nous sommes bien heureux d’en avoir été quittes pour la peur. Il paraît que vous ne tombez que quand vous versez, c’est toujours bon à savoir. Je t’aime, mon grand Toto, je t’aime tous les jours davantage, cela n’est pas possible et cela est cependant, sans que je sache moi-même comment cela se fait car du premier jour où je t’ai connu je t’ai aimé autant qu’à présent. C’est bien vrai, mon adoré. Je ne me lasse pas de te dire cela, et je crains que tu ne t’ennuies à l’entendre. Je ne suis pas sûre de ton amour comme du mien. Et puis je sais si mal exprimer ce que je sens si bien que pour une autre que moi ce doit être bien bête et bien ennuyeuxa. Et je t’aime tant, et je te sais si dévoué, et j’ai tant le désir de te plaire. J’ai été bien inquiète de ta soirée, hier, mon cher petit homme, et quoique je me doutasse où tu étais, je n’en étais pas plus rassurée. Le petit accident de cette nuit, le plaisir de te voir m’ont fait oublierb que j’avais à te demander quelles étaient les femmes qui avaient dîné chez Salvandy et celles à qui vous avez parlé. Mais vous ne perdrez pas pour attendre, je vous réserve un fameux interrogatoire auquel il ne vous sera pas difficile de répondre si vous n’êtes pas sincère. Je vous attends, mon Toto, avec bien de l’impatience. Je reste au lit pour me dorloterc un peu, j’ai très mal à la tête et je suis toute courbaturée, et puis je veux aller demain à Hernani1. Je vais envoyer chez MmeGuérard pour lui demander si elle peut venir demain, autrement j’irai avec Suzette. Jour, Toto, jour, mon petit o. Je t’adore, à tout à l’heure, n’est-ce pas ? Je t’aime tant.
Juliette
1 Hernani est repris à la Comédie-Française les 20, 23, 25, 27, 29 et 31 janvier et les 6, 9, 12, 18, 21, 23 février.
a « ennuieux ».
b « oublié ».
c « dorlotter ».
« 26 janvier 1838 » [source : BnF, Mss, NAF 16333, f. 21-22], transcr. Nathalie Gibert-Joly, rév. Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.108, page consultée le 25 janvier 2026.
26 janvier [1838] vendredi soir 5 h. ¾
Chère âme si je ne consultais que mes forces je ne t’écrirais qu’un mot, mais j’ai
mon cher petit tyran qui me fera remplir toute cette feuille de papier sans en passer
une ligne, ce tyran-là s’appelle AMOUR. Je vais bien me soigner pour être demain soir
tout à mon Hernani1. Soyez jaloux si vous voulez,
mais je vous ai donné pour rivaux tous les beaux2 de votre pièce et d’ailleurs j’ai ma justification
toute prête et puis c’est votre cor c’est comme votre voix3, vos beaux vers, c’est comme toute votre adorable personne. Je dis bien
mal toutes les belles pensées d’amour qui m’oppressent le cœur. Ce n’est pas ma faute
si l’esprit est bête quand le cœur est si plein d’amour et de poésie. Et puis je suis
très souffrante ce soir, et si ça n’empêche pas d’aimer ça empêche du moins de le
dire
aussi bien. Mon adoré, je vais prendre mon bain de pieds. Je n’en puis plus et pour
peu que cela dure encore une heure je serai stupide incurable. Tu m’as promis de venir
tout de suite, j’y compte. Ce serait bien mal de me tromper dans un moment comme
celui-ci où j’ai tant besoin de ta vue pour me donner du courage et pour me faire
oublier les cent et une douleursa
qui me lardent, me tiraillent et m’assomment dans tous les sens.
À tout à
l’heure donc. Quand tu liras ceci, il sera tard, tu auras froid, et moi je penserai
à
cela avec tristesse et regret car je voudrais réchauffer tes pieds avec mes baisers,
tes lèvres avec mon sourire.
Juliette
1 Hernani est repris à la Comédie-Française les 20, 23, 25, 27, 29 et 31 janvier et les 6, 9, 12, 18, 21, 23 février.
2 Sauf si Juliette Drouet a oublié un substantif dont « beaux » serait l’adjectif épithète, on peut comprendre qu’elle désigne par le substantif « beaux » les beaux personnages masculins de la pièce.
3 Citation d’Hernani, acte V, scène 3, v. 1986.
a « douleur ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle est engagée au Théâtre de la Renaissance, où le rôle de la Reine dans Ruy Blas, écrit pour elle, lui échappe.
- Janvier-févrierReprise d’Hernani à la Comédie-Française (les 20, 23, 25, 27, 29 et 31 janvier et les 6, 9, 12, 18, 21, 23 février).
- MarsReprise de Marion de Lorme à la Comédie-Française (les 8, 10, 12, 15, 17, 20).
- 25 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, toujours avec Mlle Noblet, mais avec Mlle Rabut dans le rôle de Catarina. Dans cette distribution, la pièce est jouée les 7, 11, 14 et 19 août 1838, le 2 septembre 1838, les 7 et 15 février, le 6 mars et le 6 mai 1839, puis encore une fois le 2 décembre 1841.
- MaiAnténor Joly, directeur du Théâtre de la Renaissance, engage Juliette Drouet.
- 12 aoûtHugo lit Ruy Blas achevé à Juliette.
- 18-28 aoûtVoyage avec Hugo en Champagne. Le 19 août, Adèle Hugo adresse une lettre à Anténor Joly pour le dissuader de confier le rôle de la Reine à Juliette Drouet.
- 8 novembrePremière de Ruy Blas au Théâtre de la Renaissance. Louise Beaudoin joue le rôle de la Reine.
