« 23 mai 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 118-119], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2133, page consultée le 26 janvier 2026.
23 mai [1847], dimanche matin, 4 h.
Bonjour, mon aimé, bonjour mon Toto, bonjour mon amour, comment
vas-tu ? Je te baise de l’âme et je t’adore unguibusa et rostro1 malgré mon mal de gorge qui
ne fait que croître et enlaidir.
As-tu pensé à ma proposition et l’acceptes-tu
enfin ? Pour te déterminer je joins ici un nouvel échantillon de ma marchandise. Je
te
conseille de te hâter car je suis sûre que, si on la savait à vendre, elle ne me
resterait pas longtemps. Dameb, aussi
c’est du latin de première qualité, l’université elle-même n’en a pas de meilleur
et
même d’aussi bon.
Je suis assez vexée de céder ma place à Mme Parent ce
soir. Ceci n’est pas fait pour me rendre Céleste2 moins monstrueuse et
sa sœur moins ennuyeusec, et la mère Triger
moins étourdissante, mais il n’y avait pas moyen de concilier le spectacle ce soir
et
le dîner de ces péronnelles. D’ailleurs elles sont tellement ennuyeusesd qu’elles
m’auraient gâté mon plaisir. J’aime mieux renoncer 3 ce soir que de l’associer à la stupide corvée que m’impose le 22 mai4. Je te
prie d’avance de ne pas m’oublier la première fois qu’on la donnera. Je t’aime, je
t’adore, je te baise et je te joue tout ce que je sais aux dames, plus que ça
[illis.].
Juliette
1 Unguibus et rostro : bec et ongles.
3 Marion de Lorme est repris à la Comédie-Française depuis le 13 mai.
4 Le 22 mai est le jour de Sainte Julie, patronne de Juliette.
Pour la fêter, Hugo lui a écrit la veille : « Le bon Dieu a bien fait de mettre ta
fête dans le mois de mai avec les fleurs, avec les feuilles vertes, avec les chants
des oiseaux, avec les rayons du soleil. Tu es douce et charmante, ma bien aimée,
parmi toutes les douces et charmantes choses. Tu rayonnes dans ma vie comme le mois
de mai rayonne dans l’année. Seulement je ne veux pas que tu pleures.
Tous les
jours je prie l’ange que j’ai dans le ciel pour toi, l’ange que j’ai sur la terre.
Je lui dis d’unir ses prières à celles de ta Claire bien-aimée. Je leur demande à
toutes deux que tu sois heureuse, que tu sois calme, souriante, résignée sous la
main de Dieu, satisfaite de ta destinée telle qu’elle est, et qui est bonne,
vois-tu, puisqu’elle se compose d’amour en cette vie et d’espérance au-delà. Voilà
les idées que je les supplie, ces deux anges, de mettre dans ta pensée. Oh !
qu’elles nous protègent et qu’elles nous sourient nos deux filles, que tu m’adores
toujours, que Dieu ne m’ôte rien maintenant de ce qui fait ma consolation et ma
joie, et j’accepte avec reconnaissance tous les fardeaux et tous les labeurs de la
vie. — Sois bénie, ma bien aimée ! Nos deux enfants veillent sur toi ; à de
certaines heures, il me semble voir sur ton beau visage l’ombre de leurs ailes. Je
t’aime. Je baise tes pieds. » (Jean Gaudon, ouvrage cité, p. 169).
a « inguibus ».
b « Dam ».
c « ennuyeuse » et « ennuyeuses ».
d « ennuyeuse » et « ennuyeuses ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
