« 1 mars 1847 » [source : Harvard], in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2009, page consultée le 24 janvier 2026.
1er mars [1847], lundi soir, 6 h.
Je ne veux pas qu’on me rie au nez sans me dire pourquoi. D’abord, parce que c’est impertinent, ensuite, parce que je veux rire avec vous quand l’occasion s’en trouve, quand bien même ce serait à mes dépensa. Vous voyez que je ne suis pas très exigeante et que vous auriez bien mauvaise grâce à me refuser. En attendant, je ne ris pas, tant s’en faut. Cela viendra peut-être ce soir quand vous serez là, mais en attendant je garde mon sérieux et ma morosité. Cela n’a pas d’inconvénient puisque tu n’es pas là et que tu ne le vois pas. Je viens d’écrire à Eugénie1 pour l’inviter à voir Ruy Blas2 demain si on le donne demain, ce qui n’est rien moins que sûr avec le guignon qui me poursuit en toute chose. Je ne veux pas me porter malheur moi-même. J’aime mieux espérer et me confier à la bonne chance pour voir si cela me réussira mieux. Cher petit bien-aimé, autant mes gribouillis sont vides d’idées, autant mon cœur est plein de tendres et de douces choses. Seulement, comme je ne sais pas cacher ce qui m’attriste, je m’emploie à ne rien dire du tout qui puisse prêter à ma pensée la facilitéb de sortir de mon cerveau, toute maussade qu’elle est. Ainsic, plus je suis stupide dans mes gribouillis, plus j’ai la tête à l’envers et plus mon cœur est plein de toi. Il faudrait, pour que tu ne t’en aperçoives pas, que je ne t’écrive pas. J’y ai déjà songé plus d’une fois mais tu t’y es toujours refusé. Cependant tu n’y perdrais rien de mon amour et tu y gagnerais de ne pas lire un tas de jérémiades insipides. Ce serait tout profit, il me semble. Pourquoi donc ne veux-tu pas ? Enfin tu as tes raisons pour cela probablement mais je te plains dans l’âme de t’imposer une pareille pénitence. Quant à moi, je crains que cela ne finisse par te dégoûter de moi, ce qui ne contribue pas peu à redoubler mon ineptie et ma tristesse. Je n’en veux pour exemple que ce gribouillis même qui est bien le plus stupide que j’aie jamais fait et pourtant je t’aime de toutes mes forces.
Juliette
1 Eugénie-Constance Drouet (22 juin 1816 - c. 22 octobre 1850) est la fille de la tante maternelle de Juliette Drouet, Françoise Marchandet.
2 Le 1er mars 1847, Frédérick-Lemaître joue dans Ruy Blas au Théâtre de la Porte-Saint-Martin.
a « dépends ».
b « faciliter ».
c « ainssi ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
