« 16 mars 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 269-270], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4790, page consultée le 05 mai 2026.
16 mars [1846], lundi, 11 h. ¾
Il est dit, mon pauvre bien-aimé, qu’il faut toujours que je fasse le sacrifice d’un
bonheur pour avoir une joie. Hier encore la transaction a eu lieu à mon grand regret.
J’ai vu Hernani au théâtre mais je ne t’ai pas vu chez
moi1. Cependant je t’assure que je suis de force à supporter très bien
cette double ration de bonheur. Je suis assez robuste pour applaudir le brigand
sublime à la scène et pour adorer le divin poète au coin de mon feu. Du reste tu
connais toute l’histoire de ma soirée, de ma nuit et de la journée jusqu’à présent.
Je
ne te la recommencerai donc pas une seconde fois. D’ailleurs je ne veux pas vous
redonner le prétexte de vous moquer de moi outrageusement comme vous l’avez fait ce
matin. Je garde le silence majestueusement, nous verrons si vous osez l’attaquer.
Mon adoré bien-aimé, mon Victor charmant, mon doux aimé, mon cœur s’épanouit
comme une fleur en pensant à toi. Je te l’ai déjà dit bien des fois parce que mon
esprit est très court et que je n’ai qu’une manière de t’adorer. Mais dans cette
monotonie d’expression, il y a un amour toujours plus vif, toujours plus tendre,
toujours plus ardent et passionné. Quand je te vois tout mon être chante un hymne
de
joie et d’amour. Hélas ! Cette joie n’est jamais bien longue. Je ne t’en fais pas
un
reproche, mon bien-aimé, car la faute en serait à moi qui n’ai pas su me conserver
jeune et belle jusqu’à la mort. L’exemple de Bauldour ne m’a pas préservée et vous
avez profité sans scrupule du talisman du beau Pécopin2. Ce qui fait que vous êtes toujours jeune et charmant comme le
premier jour, tandis que je suis devenue une vieille bonne femme rechignée et glabre
au dehors, mais vous aimant plus que jamais d’un amour sans tâche et sans borne. Je
t’aime mon Victor chéri, je t’aime. J’attends avec impatience le moment qui te
ramènera auprès de moi. Je regarde la pendule, je pense à ce que tu as à faire
aujourd’hui et j’espère. Cependant le temps est bien beau et le besoin d’errer et
de
rêver bien impérieux pour toi. Je prie et j’attends, je voudrais n’être plus qu’une
âme pour te suivre partout. Je voudrais être tout ce que tu vois, tout ce que tu
touches, tout ce que tu respires, tout ce que tu penses et tout ce que tu aimes. Je
baise tes coquettes petites pattes. Je t’adore.
Juliette
1 Hernani a été repris à la Comédie-Française en 1845. 8 représentations en sont données en 1846. Mme Mélingue joue doña Sol, Beauvallet Hernani, Ligier don Carlos, et Guyon Joanny.
2 Référence à la légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour, Lettre XXI du Rhin (1842). Le beau Pécopin et la belle Bauldour, s’aiment d’un amour partagé. Pécopin est un grand chasseur souvent absent ; sa belle, grande fileuse se désennuie auprès de sa quenouille en attendant que le mariage les unissent pour toujours. Pécopin, ébloui par son talent de chasseur, accompagné de sa troupe de cavaliers, s’enrôle dans une longue aventure loin de sa belle. Lorsqu’ils se retrouvent, il est resté jeune et beau, mais pour elle, le temps a passé : elle a cent ans.
« 16 mars 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 271-272], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4790, page consultée le 05 mai 2026.
16 mars [1846], lundi soir, 5 h. ¾
Le sort en est jeté, mon adoré, j’enverrai Cocotte tout à l’heure chez toi. Ce n’est pas sans regret et presque sans chagrin que je me décide à cette séparation, mais il le faut car je n’ai pas la tête assez solide pour résister à ses cris. C’est un sacrifice que je fais à mon affreuse infirmité mais je sens qu’il me coûte encore plus que je ne croyais. J’espère que la bonne Dédé aura enfin pitié de cette charmante petite bête et qu’elle la prendra en amitié. En attendant je la recommande à la sollicitude de mon brave et généreux Toto, second1, je le supplie de ne la mettre sur son bâton que lorsqu’il sera là afin d’habituer l’autre Fouyou à la respecter petit à petit. Enfin, c’est surtout sur toi que je compte, mon universellement bon et adorable Toto premier pour aimer, protéger et surveiller cette pauvre petite cocotte. J’ai le cœur gros, il me semble que je fais presque une mauvaise action en renvoyant ce pauvre moignieau vert et pourtant Dieu sait que j’ai hésité longtemps avant d’en venir là et que ce n’est qu’à force de maux de tête que je prends cettea affreuse résolution. Dans une heure elle sera chez toi. Le frotteur viendra la prendre avec tout son mobilier et la déposera dans ton antichambre sans autre explication. Il est déjà bien tard, mon Victor chéri et tu ne viens pas, cependant tu n’as pas d’Académie, ni de Chambre, que je sache. Pourquoi n’établis-tu pas un quartier général chez moi dans lequel tu viendrais dans la journée écrire et te reposer ? Je voudrais ne pas t’importuner et t’obséder de ma tendresse et pourtant ce que je te demande c’est [illis.].
Juliette
a « cet ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
