« 12 janvier 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 43-44], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11573, page consultée le 24 janvier 2026.
12 janvier, vendredi matin, 11 h.
Bonjour, mon Victor adoré. Bonjour mon âme, ma vie, ma joie. Bonjour, je t’aime. Je
suis brisée, malade mais je t’aime et je te bénis.
J’ai eu la fièvre toute la
nuit, à l’heure qu’il est je ne sais pas si je pourrais me lever tant je suis encore
courbaturée et brûlante. Mais je suis heureuse et j’aime mes souffrances puisqu’elles
m’ont rendu mon Toto d’autrefois. Mon Toto d’il y a onze ans. Mon Toto doux, tendre
et
passionné. Mon poète triomphant. Mon sublime, mon adoré Victor. Je suis heureuse,
bien
heureuse.
Quand pourrai-je te voir mon Toto ? Tu dois être bien occupé ce matin.
Car, quoi que tu en dises, le succès éclatant d’hier fera de la reprise de Marie Tudor une véritable première représentation1. Tu ne perdsa
rien à attendre, toi, au contraire. Plus on joue tes pièces et plus le public les
comprend et les admire. Ce n’est que justice mais enfin cela est.
Tu dois être
assailli d’admirateurs et d’amis ce matin. Pense à moi, regrette-moi et désire-moi
mon
Victor adoré, je te le rendrai de mon côté au centuple. Plus je t’aime et plus je
veux
t’aimer. Depuis onze ans mon amour ne s’est pas ralenti, il a été toujours en
augmentant. Je vis pour t’aimer et je vis par ton amour. L’un m’est aussi
indispensable que l’autre. T’aimer et être aimée de toi c’est là toute ma vie. Je
baise tes cheveux, tes yeux, ta bouche, tes mains, tes pieds. Je t’adore.
Juliette
1 Marie Tudor est reprise à l’Odéon pour la première fois depuis 1833.
a « pers ».
« 12 janvier 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 45-46], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11573, page consultée le 24 janvier 2026.
12 janvier [1844], vendredi soir, 5 h. ¾
Je t’ai vu, mon cher adoré. Je t’ai vu bon et charmant et cela m’a fait du bien.
Quand je te vois il me semble que ma pauvre âme se rafraîchita et se ranime. Tu es bien
véritablement ma vie. Depuis que tu es parti j’ai écrit cette insipide lettre1 à ce M. Suquet, je l’ai fait mettre chez son portier afin qu’il la reçoive plus
tôt. J’espère que cette corvée sera la première et la dernière de ce genre. J’ai
horreur des tripotages. J’ai horreur de tout ce qui me force à m’occuper d’autre chose
que de mon amour. Baise-moi, mon Toto, baise mes pauvres yeux pour les dégonfler et
pour les dérougir. J’ai un grand mal de tête qui ne s’est pas encore calmé. J’hésite
à
me coucher parce que je crains que ce ne soit pas un très bon remède pour ce genre
d’indisposition. Cependant, si ma migraine persiste avec cette violence, je me mettrai
au lit tout à l’heure.
J’ai oublié de te faire emporter tes actions, je n’en
suis que médiocrement fâchée parce que cela te forcera peut-être à revenir plus tôt
que tu ne l’aurais fait sans cela. Si je vous manque de respect en vous disant cela,
je vous en demande très humblement pardon. Je vous aime mon adoré, je vous aime plus
qu’il ne faut et plus que vous ne voulez mais je ne peux pas faire autrement. Je suis
trop vieille pour me corriger. Il faut en prendre votre parti et vous laisser aimer
et
adorer jusqu’à la mort et au-delà si quelque chose de nous survit hors de ce
monde.
Juliette
1 À élucider.
a « raffraîchit ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
