« 16 avril 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 35-36], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10882, page consultée le 23 janvier 2026.
16 avril 1843, dimanche matin, 10 h. ¾
Bonjour mon cher petit bien-aimé, bonjour mon cher petit garçon, vous êtes bien
revenu n’est-ce pas ? C’est beau de mentir la veille de Pâques, c’est un joli exemple
que vous me donnez là n’est-ce pas ? Taisez-vous plutôt que de faire concurrence à
M. [Toirac ?].
Quel beau temps mon amour, c’est indécent.
J’espère que le bon Dieu se ravisera pour demain et qu’il fera pleuvoir et grêler
la
moitié de la journée. Sans cela c’est lui qui aura tous les torts et je me fâcherai
avec lui. J’ai rêvé de la représentation cette nuit. Je ne peux pas te dire à quel
point j’étais furieuse contre toi : tu avais fait un autre dénouement impossible comme
on en fait en rêve, enfin j’étais furieuse contre toi. S’il faut en croire les
pronostics de ce soir, la représentation de demain sera magnifique et me donnera
autant de plaisir que j’ai fait de mauvais sang cette nuit. J’y compte bien.
Je
n’ai pas pensé à te donner les 150 F. cette nuit dans le cas
où tu en aurais besoin. Il est vrai qu’alors tu aurais pu venir les chercher ce matin,
ce qui m’aurait donnéa du bonheur par
la même occasion. Vous n’avez eu besoin ni de votre argent ni de mon amour et vous
êtes resté chez vous. C’est très bête, voilà tout. Quand je ne vous vois pas j’éprouve
le besoin de vous dire toutes sortes d’injures et de tendresses parce que je suis
furieuse contre votre absence et que je vous adore nonobstant. Ces deux sentiments
divers se mêlent et se tricotent ensemble plutôt agaçants qu’agréables et il y a des
moments où je jetterais le manche après la cognée. Cela ne m’empêche pas d’avoir été
très heureuse pendant notre petite promenade hier. Je me serais promenée toute la
nuit
sans m’en apercevoir tant j’étais heureuse de me sentir à ton bras. Depuis plus de
dix
années c’est un plaisir toujours aussi vif pour moi. Il est vrai que je ne l’ai pas
beaucoup usé mais je sens que loin de diminuer, il augmenterait encore par la
fréquence des occasions si quelque chose pouvait augmenter le bonheur que j’éprouve
d’être avec toi. Je t’admire, je te regarde, je t’écoute, je t’adore. Je suis fière
de
toi comme si je t’avais fait. Il n’y a pas d’extase, il n’y a pas de ravissement qui
me soit inconnu quand je suis avec toi. Aussi, mon cher adoré, c’est pour cela que
je
suis si triste quand je ne te vois pas ; la nuit est naturellement le contraire du
jour et ton absence c’est ma nuit à moi.
Tu tiens ton gros Charlot dans ce moment-ci et tu le consoles avec
ces bonnes caresses et ces bonnes douceurs que tu sais si bien donner et si bien dire.
Je le vois d’ici revenir à la joie, ce pauvre bon Charlot, te sourire et te baiser
de
toute son âme. Je voudrais être à sa place et à celle de Toto et à celle de Dédé aussi. Je voudrais être tout ce qui t’approche
et tout ce que tu aimes. Hélas ! je suis tout ce qui est loin de toi et la dernière
parmi tes affections. Je le sais bien va mais cela ne m’empêche pas de te donner
toutes mes pensées, toute ma vie, tout mon cœur et toute mon âme comme si je croyais
être tout pour toi comme tu es tout pour moi. Je baise tes chers petits pieds et je
prie le bon Dieu pour tous ceux que tu aimes.
Juliette
a « donner »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
