« 3 avril 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 5-6], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10870, page consultée le 24 janvier 2026.
3 avril 1843, lundi matin, 11 h. ¾
Bonjour, mon Toto aimé, bonjour mon cher petit homme ravissant. Es-tu moins fatigué
ce matin qu’hier au soir ? Tu aurais tant besoin de repos, mon pauvre bien-aimé, et
loin de là, tous les jours c’est à recommencer, à écrire à droite à gauche, à celui-ci
à celui-là, à être à tout, partout et pour tout. Je ne sais vraiment pas comment tu
peux y tenir.
J’ai envoyé voir les affiches deux fois et deux fois on est revenu
sans avoir rien vu parce qu’elles n’étaient pas encore posées. J’espère que si on
donnait ta pièce ce soir, tu aurais trouvé moyen de me le faire savoir en m’apportant
quelques places pour Lanvin ? J’enverrai
encore tout à l’heure voir si le colleur d’affiches s’est enfin décidé à nous poser
les nôtres. Du reste c’est trop tard. Il me semble que dans tous les autres quartiers
c’est à dix heures qu’on les pose. Il serait bien à souhaiter qu’on repère les bons
jours et le mauvais temps. Malheureusement, voici un soleil de mauvais augure qui
me
désespère. Nous ne sommes pas nés coiffés tous tant que nous sommes de Toto et de
Juju. Le bon Dieu lui-même, se fourre dans la cabale qui attaque Les Burgraves. C’est lâchea ! J’en suis fâchée pour lui mais c’est petit. Cela prouve qu’il ne pourrait pas
faire Les Burgraves et qu’il en est jaloux, voilà tout.
Mon Toto chéri, tâche de m’apporter le fameux exemplaire aujourd’hui car le
temps de le faire emballer et qu’il arrive, il y aura longtemps qu’il aura paru à
Brest dans tous les cabinets de lecture et pour les gens qui ne voient pas de près
ce
qui se passe entre toi et tous ceux qui te demandent ta pièce, mon pauvre
Allemand1 doit croire que nous l’oublions et que nous le
méprisons.
Je viens de faire monter la raccommodeuseb de porcelaine. Tous les morceaux,
et il y en a neuf, coûteront à recoller trois francs plus deux francs pour refaire
une
oreille, une patte, un bout de queue et tous les raccords des peintures. Ce sera cinq
francs pour tout et je les aurai, mes deux monstres lundi prochain. J’ai fait pour
le
mieux.
Mais je voudrais savoir si on joue ta pièce ce soir. C’est irritant
d’envoyer à chaque instant sans pouvoir savoir ce qui intéresse. Que le diable emporte
les affiches et les afficheurs du Marais.
Jour mon Toto chéri. Jour mon amour bien-aimé.
Tâche de venir au moins. Il est bien ridicule que je sois condamnée à attendre
toujours les colleurs d’affiches. Il fait un temps hideusement beau et chaud.
J’étouffe dans mon lit. Le bon Dieu est vraiment bien absurde et bien méchant envers
nous.
Que fais-tu, mon Toto, à qui penses-tu, qui aimes-tu dans ce moment-ci ?
Quant à moi on peut me faire cette question à tout heure du jour et de la nuit, je
suis toujours prête à répondre : – Je suis dans ma maison, je parle à Toto et j’aime
Toto – Voilà ma réponse sans aucune espèce de variante. Si ce n’est quand je suis
dans
ma loge K au lieu d’être dans la rue Sainte-Anastase. Vous le savez trop bien,
scélérat, et c’est pour cela que vous vous en inquiétez si peu mais soyez tranquille,
je vais faire les cent dix neuf coups pour vous émoustiller un peu à mon endroit.
En
attendant je bisque, je rage et je mange du fromage et je vous attends vingt-trois
heures et demie sur vingt-quatre. Taisez-vous et baisez-moi.
Juliette
1 Son beau-frère Louis Koch, à qui elle veut adresser un exemplaire des Burgraves.
a souligné deux fois.
b « racommodeuse ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
