« 2 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 193-194], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4230, page consultée le 23 janvier 2026.
2 mars [1843], jeudi matin, 11 h.
J’ai été bien punie, hier, de ne pouvoir pas fêter notre anniversaire plus
complètement ; mais j’étais si souffrante, qu’il m’était impossible d’être gaie et
de
le paraître surtout. Je ne suis guère mieux ce matin, mon pauvre amour, j’ai la gorge
en feu et la tête aussi. Je ne sais pas ce que cela deviendra mais je suis bien
malingre. Comment vas-tu, toi, mon cher petit bien-aimé ? Tu as ta répétition sans
doute ? Il faudra cependant que tu me dises quand je pourrai y aller à cette
répétition si désirée. Je ne veux pas y aller sans ta permission parce que je ne
voudrais pas te contrarier. Mais je voudrais que tu y misses un peu de conscience
en
m’indiquant le jour et l’heure où je pourrai y assister à coup sûr. Aujourd’hui, quel
que soit mon désir et mon impatience d’entendre ta pièce, je n’aurais pas pu y aller
parce que je suis trop souffrante mais demain je serai guérie, je l’espère.
J’ai
fait acheter du papier timbré pour cette chose en question, tu m’expliqueras ce qu’il
faut en faire. Mais si tu m’en avais crue, nous aurions laissé la vieille scélérate
se
morfondre à attendre son argent dans les siècles des siècles, ainsi soit-il. Tu ne
l’as pas voulu et le vieux monstre doit brûlera un fameux cierge au grand Saint Ladron patron des voleurs et des
usuriers pour le coup de fortune inespéré qui vient de lui arriver. Je lui souhaite
pour complément et comme appoint la peste et le choléra-morbus.
Dabat n’apporte toujours pas tes bottes, ce
qui me contrarie on ne peut pas davantage. Pauvre adoré, je n’aime pas à te savoir
avec de mauvaises chaussures par ces affreux temps de pluie et de neige. Que le diable
emporte le mardi-gras et les savetiers en goguetteb. Cependant j’ai été bien aise de le trouver une fois sur mon
passage ce célèbre mardi-gras que j’accable de mes
imprécations aujourd’hui. Cela prouve que les mardi-gras se suivent et ne se
ressemblent pas, chose dont je m’étais doutée depuis longtemps avec le tact et la
sagacité qui me distinguent.
J’ai oublié, hier, de te faire écrire dans la liste
des gens à qui tu peux et tu dois donner des billets, la
main ROMAINE1[c] qui en sollicite un pour la première représentation et qui le paiera bravos
comptant, si les pattes monstres ne sont pas de la fausse monnaie, ou des pattes de velours dont les applaudissements ne réveilleraient
pas une mouche. Il faudra ne pas l’oublier cependant car, je ne sais pourquoi, j’ai
une grande confiance dans ce battoir humain. Je voudrais que les amis de Maxime et Maxime elle-même soientd à la portéee
des giroflées à cinq feuilles de cette main modèle, cela me
ferait plaisir. Mais je ne serais pas fâchée non plus qu’elle et ses hideux complices
soient à la portéef de mes griffes. Ils verraient comment
je m’en sers dans l’occasion. Tous ces vœux n’empêchent pas mes craintes pour la
première représentation et ne doivent pas te faire négliger toutes les précautions
pour empêcher les trahisons et les noirceurs de cette ignoble créature. Je voudrais
qu’elle fût déjà passéeg, cette
première représentation, et être sûre d’en avoir été quitte pour la peur.
Je
t’aime mon cher amour bien-aimé. Je t’adore mon petit homme.
Juliette
1 Romain : Spectateur payé pour applaudir.
a « bruler ».
b « en goguettes ».
c Dessin d’une main :
d « soit ».
e « porté »
f « porté ».
g « passé ».
« 2 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 195-196], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4230, page consultée le 23 janvier 2026.
2 mars [1843], jeudi après-midi, 2 h. ½
Je suis encore au lit, mon Toto, avec un mal de tête fou. J’ai voulu faire le compte
de février et j’y ai à peu près réussi ; sauf un déficit de 8 F et quelque chose que je ne me suis pas donné la
peine de rechercher tant c’est un supplice pour moi que de compter et d’écrire. J’ai
toujours des envies de pleurer atroces le jour où il faut que je fasse ce travail.
Ce
n’est pas ma faute ; c’est une antipathiea qui, loin de se passer, s’accroît avec le temps. Est-ce
parce que j’ai toujours mal à la tête, est-ce mon organisation qui est absurde,
peut-être les deux choses à la fois, c’est probable, mais ce que je sais c’est que
le
jour des comptes est un jour de désespoir pour moi. Enfin, les voilà terminés tant
bien que mal ces affreux comptes et tu pourras me retenir les 8 F 11 liards de déficit sur mes appointements si le cœur t’en dit. Pour me raccommoder la tête, j’ai une
atroce cocotte qui pousse des cris perçants. L’affreuse petite bête, que le diable
l’emporte.
Il fait un temps hideux et un froid de loup, somme toute je suis très
triste, très ennuyée et très ennuyeuse. Je ne sais à qui m’en prendre mais je suis
très mouzon et très souffrante, voilà ce que je
sais. Ton Dabat ne vient toujours pas, je
lui laverai la tête sur son exactitude, il verra cela le brave
[niaffe ?] quand il viendra.
C’est ce soir que tu viens souper,
mon Toto, tu me l’as promis et j’y compte pour me guérir et m’égayer un peu car je
suis bien avariéeb physiquement et
moralement.
Il est probable que tu recevras des nouvelles aussi désastreuses que l’étaient les dernières de ta Didine
aujourd’hui. Je te prierai de m’en faire part afin que je puisse pleurer avec toi
sur
son affreux sort. Je me moque de vous, mon Toto, parce que vous le méritez et que
je
n’ai pas peur de vous manquer de respect. Les titres, l’âge
et les honneurs ne m’en imposent pas à moi, vous saurez ça. Je suis de l’école du
célèbre Richi.
Baisez-moi mon pauvre
petit bien-aimé et venez me guérir bien vite et je vous respecterai bien fort.
Juliette
a « anthipathie ».
b « avarier ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
