« 20 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 165-166], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4073, page consultée le 25 janvier 2026.
20 février [1843], lundi soir 6 h. ¾
Je ne t’ai pas encore écrit, mon adoré, et pas encore vu, ce qui est une double
privation pour moi ; en voici du reste la cause, du moins j’en suis sûre pour ce qui
me concerne : j’ai eu une migraine tellement violente que j’ai souffert d’une mauvaise
digestion toute la nuit. J’ai pris quelque repos dans la matinée assez tard et j’ai
eu
la mère Lanvin à déjeuner parce qu’elle
s’était chargée de reconduire Claire. La
pauvre femme a déjeuné seule car il m’aurait été impossible
de rien prendre. À une heure j’ai eu Mme Guérard avec laquelle j’ai arrêté mes comptes et à
laquelle je reste devoir 460 F.,
ce qui à raison de 10 F. par mois
fera juste quatre ans avant l’entier paiement de ma dette envers elle. Puis est venue
M. Lafabrègue qui m’a donné sans
hésitation un solde de tout compte jusqu’à ce jour de tout arriéré et de toutes
marchandises fournies. Tout cela mon adoré m’a conduit jusqu’à cette heure sans avoir
pu t’écrire.
Maintenant, voici ce à quoi j’attribue ton absence : d’une part ton
procès, de l’autre ta répétition et enfin les adieux à ton enfant chérie. Voilà ce
qui
t’a empêché de venir, n’est-ce pas mon adoré ? Je crois que je ne me trompe pas de
beaucoup dans mes conjectures. Je ne suis pas aussi sûre de mon fait en espérant que
tu viendras ce soir dès que tu seras libre parce que, quelle que soit ma confiance
en
toi, je ne sais pas assez jusqu’à quel point je te suis nécessaire et combien tu
m’aimes. Cette incertitude est une des préoccupations et une des tristesses de ma
vie
qu’il ne dépend pas de toi que je n’aie pas à cause des mille occupations de ta
position. Je le sais, mon Toto, et je me résigne tant bien que mal à cette douloureuse
incertitude dans l’espoir qu’un jour viendra où tu m’aimeras tant et où tu me le
prouveras tant que le doute ne me sera plus possible. En attendant, je t’aime plus
que
jamais moi. Voilà comment je me venge.
Je suis encore très souffrante ce soir
mais si tu viens, mon Toto, je serai guérie, j’en suis sûre. Tâche donc de venir bien
vite et de penser à moi. Je le sentirai d’ici si tu le fais et je serai moins triste
et moins abattue que je ne le suis dans ce moment-ci, mon cher Toto bien-aimé.
Je
te raconterai encore tous les petits scrupules de conscience que j’ai au sujet de
Lafabrègue et tu me diras jusqu’à quel
point je dois m’en inquiéter.
M. Pradier a chargé M. Lanvin de
te demander une place pour lui pour la première représentation des Burgraves. Tu verras si tu peux la lui donner. Si tu le fais,
je t’en serai reconnaissante pour Claire à
qui cela ne peut que faire du bien. Aussi Mme Lanvin m’a confirmé ce que m’avait dit Mme Franque du
succès de Lucrèce et de la foule qu’il y avait. Elle te
remercie, la pauvre femme, du fond du cœur et elle se recommande à toi pour les Burgraves pour n’importe à quelle place.
Voilà, mon
pauvre bien-aimé, toutes mes commissions faites. Mais ce qui reste à faire c’est le
bonheur de toute ma journée. Justement te voilà. Tout ne sera pas perdu.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
