« 23 août 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16346, f. 167-168], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4330, page consultée le 03 mai 2026.
23 août [1841], lundi soir, 8 h. ¼
Je ne suis pas assez sûre de pouvoir t’écrire après dîner, mon amour, aussi j’aime
mieux te gribouiller cette feuille blanche avant de me mettre à table. Le reste se
comportera comme ça pourra et j’en serai quitte pour me coucher si ça ne va pas mieux
après que j’aurai mangé. Je ne t’ai pas demandé à aller voir Ruy
Blas ce soir, quoique j’aurais été ravie d’y aller1,
même avec le mal de tête, mais je te vois si occupé et si préoccupéa, si tourmenté et si affairé que je
n’ai pas osé me risquer2. Quant aux statuettes, c’est différent,
comme cela ne te donne que mal aux nerfs je n’y mets pas la
même discrétion et j’ouvre MA GEULE plus grande
que jamais pour te dire ces mots peu magiques : – et MES
STATUETTES, apporte-les moi3.
Si tu avais voulu, nous aurions fait une charmante petite
fricassée de lapins blancs qui aurait été fort goûtée par
tout le monde et qui m’aurait mise au comble de la joie. Mais tu es un vieux dur à
cuire qui n’entend ni à hueb ni à dia et
moi je suis une pauvre Juju victimec, n’ayant pour toute compensation que quelques rares moments
de rire SATANIQUE.
Je voulais vous [pucher ?], non pas l’ail, mais la scène diabolique de ce
matin, Dessind mais j’ai mal pris mes mesures et puis j’ai mal à la tête et puis
encore je suis un peu découragée des trois Piranèsee4 que j’ai admirés tout à l’heure.
Il me semble que c’est mieux que moi, ce que je ne croyais pas possible, et entre
nous
je peux t’avouer cela, cela m’a donné comme un coup de poing au beau milieu du nez,
ce
qui ne laisse pas que de TUMÉFIER un peu mon amour propre. Je ne te ferai donc de
dessin que lorsque j’aurai oublié ceux du susdit et que j’aurai repris confiance en
mon talent. Je t’aime.
Juliette
1 Ruy Blas,a été reprise à la Porte-Saint-Martin le 11 août 1841, avec Frédérick-Lemaître et Raucourt.
2 À ce moment, Victor Hugo se consacre à la rédaction des lettres de voyage de ses futurs volumes du Rhin, de leur conclusion immense et de la préface. Comme Jean-Marc Hovasse le fait remarquer, il tente en parallèle de négocier avec sa société d’édition l’accroissement démesuré de son œuvre en proposant gratuitement la matière d’un troisième volume au prix de deux, mais les banquiers et les négociants préfèrent publier un second tome deux fois plus gros que le premier ; le poète va donc conserver les quatorze dernières lettres en espérant une édition en quatre volumes plus équilibrés, laquelle paraîtra trois ans plus tard. (Victor Hugo, Tome I. Avant l’exil, 1802-1851, Paris, Fayard, 2001, pp. 825-826).
3 Juliette réclamera ces statuettes à plusieurs reprises jusqu’au vendredi 10 septembre au soir, jour où il semble que Hugo les lui amènera enfin.
4 Giovanni Battista Piranesi, dit Le Piranèse (1720-1778) : graveur, peintre et architecte italien. Fasciné par Rome et l’Antiquité, il en isolait et amplifiait les éléments architecturaux, ajoutant à ses œuvres une dimension dramatique et nerveuse.
a « préocupé ».
b « hu ».
c « victimee ».
d Dessin d’un haut bâtiment au mur percé de neuf
fenêtres et d’une porte arrondie :

e « Pyranèse ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
