« 31 janvier 1838 » [source : BnF, Mss, NAF 16333, f. 35-36], transcr. Nathalie Gibert-Joly, rév. Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.113, page consultée le 25 janvier 2026.
31 janvier [1838], mercredi matin, 11 h.
Bonjour, toi que j’aime de toute mon âme, bonjour, mon adoré. Je n’avais pas beaucoup
d’espoir de te voir cette nuit et cependant j’en éprouve un regret et une tristesse
aussi vive que si c’était un désappointement. C’est toujours comme cela que je sens
ton absence, mon chéri bien-aimé. C’est que ta présence pour moi c’est la vie, c’est
l’air et le soleil. Voilà bien longtemps que mon soleil ne se prodigue pas. Aussi
je
suis malingre, souffrante et triste. Je ne suis pas ingrate pourtant car je sais bien,
mon Toto adoré, que tu te dévoues nuit et jour pour moi, dévouement qui me désespère
car il me prend le meilleur de notre bonheur, les heures que nous pourrions passer
ensemble, nos heures de joie et d’amour. Quand je pense à cela, je pleurerais et je
maudirais presque ton courage et ta persévérance. C’est que je t’aime tant, mon cher
bien-aimé.
C’est aujourd’hui que Mme K.1 doit venir. N’en
prends aucun souci, mon adoré, mon cœur est tout à toi et ma vie est aussi pure que
la
tienne. Je n’ai que toi dans la pensée, que toi dans l’âme, et si je parle de
quelqu’un, ce ne sera que de toi, ce sera pour t’admirer et t’adorer.
Je t’écris
tout de suite ma grosse lettre parce que ce soir je ne veux pas faire perdre un mot
de
l’admirable pièce à ma pauvre Claire qui ne
s’est mise en train de travailler que dans l’espoir de voir le Hernani2. J’ai encore bien mal à la tête,
je compte sur lui pour me l’ôter. Ce ne serait pas la première fois que cela me serait
arrivé en l’écoutant parler. C’est un fameux baumea que les beaux vers de mon Toto. Si
vous en aviez goûté une seule fois, vous, vous ne voudriez plus autre chose.
Si
vous étiez bien i vous viendriez tout de suite et vous resteriez jusqu’au soir n’avec moi. Mais
vous êtes incapable de ce beau trait. Il y a bien longtemps que les actions d’éclat
ne
vous sont plus connues que par les autres. Autrefois vous enb faisiez à la douzaine chaque jour, c’est que vous m’aimiez dans ce temps-là de tous les
amours possibles. À présent c’est bien différent, vous êtes l’homme le moins HÉROÏQUE
et le plus VERTUEUX de France et de Navarre. Moi je vous adore comme toujours et je
vous attends plus que jamais.
Juliette
2 Hernani est repris à la Comédie-Française les 20, 23, 25, 27, 29 et 31 janvier et les 6, 9, 12, 18, 21, 23 février.
a « beaume ».
b « en en ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle est engagée au Théâtre de la Renaissance, où le rôle de la Reine dans Ruy Blas, écrit pour elle, lui échappe.
- Janvier-févrierReprise d’Hernani à la Comédie-Française (les 20, 23, 25, 27, 29 et 31 janvier et les 6, 9, 12, 18, 21, 23 février).
- MarsReprise de Marion de Lorme à la Comédie-Française (les 8, 10, 12, 15, 17, 20).
- 25 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, toujours avec Mlle Noblet, mais avec Mlle Rabut dans le rôle de Catarina. Dans cette distribution, la pièce est jouée les 7, 11, 14 et 19 août 1838, le 2 septembre 1838, les 7 et 15 février, le 6 mars et le 6 mai 1839, puis encore une fois le 2 décembre 1841.
- MaiAnténor Joly, directeur du Théâtre de la Renaissance, engage Juliette Drouet.
- 12 aoûtHugo lit Ruy Blas achevé à Juliette.
- 18-28 aoûtVoyage avec Hugo en Champagne. Le 19 août, Adèle Hugo adresse une lettre à Anténor Joly pour le dissuader de confier le rôle de la Reine à Juliette Drouet.
- 8 novembrePremière de Ruy Blas au Théâtre de la Renaissance. Louise Beaudoin joue le rôle de la Reine.
