15 mars 1843

« 15 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 233-234], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4243, page consultée le 10 mai 2026.

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Bonjour mon Toto adoré, bonjour mon bien-aimé. Tes habits mouillés ne t’ont pas fait de mal cette nuit ? Tu auras peut-être pensé à les ôter tout de suite en rentrant, je l’espère du moins. Moi, je me suis enrhumée, je ne sais ni quand ni comment mais j’ai un rhume de cerveau hideux. Tout cela ne sera rien si nous avons le dessus ce soir, et nous l’aurons. Suzanne est ravie de la pensée d’aller battre des mains et pousser des hurlements dans une loge à elle. Je te réponds qu’elle s’en acquittera à merveille. Je n’ai vu aucun Lanvin mais je ne les crois pas très regrettables pour cette fois-ci. Dans les toutes premières représentations, je ne dis pas parce qu’alors ils ne se mêlent pas de faire de la littérature. Mais autrement, je les craindrais plus que je n’y aurais de confiance, non pas qu’ils ne soient de très bonne foi, les pauvres gens, mais parce que le mieux, avec de pareilles intelligences, est l’ennemi du bien.
Une chose qui portera bonheur aux Burgraves, c’est aujourd’hui le jour anniversaire du mariage de ta fille. Il est bien juste que ce soit un jour de victoire et de consolation pour toi mon pauvre père et mon grand poète. Aussi ce soir j’ai la conviction que nous enterreronsa les Maximilien et leur honteuse opposition. Je regrette de n’être pas homme dans des occasions comme celle-ci, mon adoré, pour pouvoir lutter corps à corps avec tes ennemis. Après l’amour tendre et passionné de la femme, il y a chez moi un respect, une vénération, une admiration et un dévouement qui iraientb très bien au plus honnête et au plus intelligent des hommes. Je te réponds que si le travestissement humain pouvait se faire comme pour les vêtements, ton chef d’escadron ne se serait pas montré une seconde fois aux Burgraves. Enfin, cela ne se peut pas et c’est grand dommage car je ne me serais pas fait faute de porter la culotte pendant toutes ces représentations.
Je n’ai pas pensé hier à te demander si tu avais envoyé une place à [illis.] qui en demandait une à la dernière représentation d’une manière grotesque et charmante à la fois ? Il y avait aussi plusieurs autres individus dont j’ai oublié les noms qui te demandaient des places. Au reste tu n’aurais pas manqué de gens à qui les donner, l’important étant de les bien donner.
J’espère que je te verrai un moment de la journée et que tu ne me laisseras pas seule toute la soirée dans ma loge ? Autrefois tu ne me quittais presque pas et cela n’en allait pas plus mal, au contraire ; l’amour protège qui le sert bien et je suis sûre que tous les baisers que tu me donnerais ce soir se résoudraient en chiquenaudes monstrueuses sur le nez des Maximilien1. C’est à toi de voir si tu veux me faire cette joie et leur donner ce plaisir.

Juliette


Notes

1 Néologisme formé par Juliette Drouet pour désigner les partisans de Mlle Maxime.

Notes manuscriptologiques

a « enterrons ».

b « irait »

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.

  • Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
  • 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
  • 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
  • PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
  • 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.