« 18 juin 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16345, f. 263-264], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7748, page consultée le 25 janvier 2026.
18 juin [1841], vendredi après-midi, 4 h.
Vous êtes deux fieffés scélérats, Toto 1er et Toto 2e1, et nous
sommes nous deux deux faibles femmes et deux victimes
résignées Dédé et moi. Mais vous n’avez qu’à
bien tenir vos NEZ du Diable si nous nous laissons attendrir sur vos pifsa, vilains brigands. Ça vous apprendra à
nous mépriser quand vous croyez n’avoir plus besoin de nous. Taisez-vous scélérat,
vous n’avez pas la parole, je ne vous écoute pas. Vous n’avez pas pensé à vous mettre
de la pâte d’amande, hideux bonhomme, et moi je vous ai laisséb aller avec un rire
SATANIQUE : ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! Coing coing, hou, hou COING. Que je vous
attrapec encore à aller faire le
joli cœur aux séances publiques de l’Acacadémie, vilain monstre, et vous ferez
connaissanced avec mes
griffes2. Je n’ai pas besoin, moi, d’exposer
votre vertu pour les beaux yeux des vieilles toupies3 de l’endroit. Faites-y bien
attention car je ne vous marchanderai pas les giffes, les calottes et autres légumes CHESSES, PICARDET4. Tenez-vous pour avertie.
J’aurais bien voulu aller à Hernani ce soir5 mais c’est peu probable vu l’état d’ourserie dans
lequel vous vivez avec moi et avec vos pièces6. Je ne me
mets pas en frais, sachant bien que ce serait inutilement et si vous venez par hasard
me chercher vous me trouverez dans mon costume de robe blanche sale, prête à
tout.
Pauvre enfant bien-aimé, quel bonheur que tu aies pu ôter cet atroce
morceau d’ongle qui te déchirait l’œil. Quand on voit ce que c’est on ne comprend
pas
que tu aies eu le courage de souffrir si longtemps avec tant de douceur et de
patience. Tu es mon pauvre sublime bien-aimé dont je baise les pieds. Jour Toto. Voici la pluie, prends garde de ne pas te
laisser mouiller les pieds. Je t’aime.
Juliette
2 Victor Hugo a été reçu le 3 juin à l’Académie française. Il a donc pu assister le 10 juin, pour la première fois, aux séances publiques qui ont lieu chaque jeudi.
3 Toupie : femme de mauvaise vie.
4 Juliette s’inspire sans doute de Voltaire qui, dans ses lettres de septembre 1761 à son ami M. le Comte d’Argental, mentionne un académicien typique de Dijon qui porte ce nom (deux frères en réalité) qu’il tourne en ridicule en l’empruntant (avant de le transformer en Picardin) pour signer l’une de ses comédies, L’Écueil du sage, ou Le droit du seigneur. Remerciements à Jean-Marc Hovasse qui a identifié pour nous cette référence.
5 Hernani est repris à partir du 7 juin 1841 au Théâtre-Français avec dans le rôle d’Hernani Beauvallet et Émilie Guyon, qui fait ainsi ses débuts, dans celui de doña Sol. La pièce est représentée tout le mois.
6 Depuis quelque temps, Hugo ne se rend chez Juliette que très tard dans la nuit et il ne fait qu’écrire auprès d’elle sans même lui accorder un regard. Il est en effet très pris par la rédaction de ses lettres de voyage à paraître dans les deux volumes du Rhin, qu’il transmet déjà à ses imprimeurs et éditeurs.
a « piffes ».
b « j’ai vous ai laissé ».
c « attrappe ».
d « connaissances ».
e « avertie ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
