« 15 décembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 221-222], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9708, page consultée le 24 janvier 2026.
15 décembre [1835], mardi matin, 10 h. 10 m.
Bonjour, mon adoré petit homme. Je vous aime de toutes mes forces. Et vous,
m’aimez-vous comme je vous aime ? Avez-vous passé une bonne nuit ? Vous m’avez fait
une bien jolie grimace hier au soir, à laquelle j’ai répondu comme si vous aviez pu
me
voir, effet d’attraction. Je suis revenue me mettre au lit en riant encore plus fort
de votre grande bouche ouverte jusqu’à la gorge. J’ai lu un peu de journal, ce qui
n’est pas amusant. Puis, j’ai soufflé ma bougiea et je me suis endormie dans votre pensée chérie. Je viens de me
réveiller, de faire allumer mon feu et je vous écris depuis ce temps-là tout ce qui
me
passe par la tête et par le cœur.
J’ai demandé à cette odieuse créature pourquoi
elle avait tenu sa chandelle allumée, et pourquoi elle t’avait dit que c’était pour quelque chose. Elle m’a répondu qu’elle avait oublié
d’éteindre sa lumière, et qu’elle ne t’avait pas dit qu’elle l’eût conservée pour
quelque chose. Voilà toute l’explication que j’ai pu en tirer.
Au reste, tu pourras t’en expliquer avec elle.
Je vous aime mon Toto. Je m’en
veux chaque fois que vous ou moi sommes assez bêtes pour empoisonner les courts
instants que nous passons ensemble.
Je vous aime comme il n’est pas possible
d’aimer pourtant.
Mon cher adoré petit homme, j’ai à mon cou votre petit
talisman qui n’a rien perdu de sa vertu et de sa bonne odeur depuis un an. C’est d’un
bon augure, n’est-ce pas ? C’est comme mon amour depuis trois ans.
J.
a « ma boujie ».
« 15 décembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16325, f. 223-225.], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9708, page consultée le 24 janvier 2026.
15 décembre [1835], mardi soir, 8 h. ¾
Certainement, mon cher bien-aimé, tu as bien fait de revenir, n’importe pour quelle raison. Mais ce qui a gâté ta bonne apparition, c’est
la question que tu m’as faitea
sur l’emploi de mon temps, lorsqu’il était visible que je l’avais employé honnêtement.
Tu t’étonnes sans doute de me voir prendre plus vivement aujourd’hui que les
autres jours l’inquisition à laquelle je me suis soumise. Je te dirai, mon pauvre
ange, que je n’en sais rien, pas plus que l’invalide qui sent mal à sa jambe coupée
comme si elle tenait encore à lui. Moi, j’ai mal aussi très souvent à une vie passée
qui ne tient plus à ma vie d’à présent. J’en souffre aussi, non pas à cause des
variations de la température, mais à cause des variations de ton amour qui me semble
de jour en jour plus froid et plus brumeux. Si je me trompe, pardonne-moi et
plains-moi. Si je ne me trompe pas, comme il est presque certain, dis-le moi, je t’en
serai reconnaissante à cause de ta sincérité. Vois-tu, mon pauvre ami, je ne peux
pasb croire que ta jalousie
soit autre chose qu’une défiance injurieuse pour tous les deux. Je t’observe depuis
plus de six mois et je vois bien que tu m’aimes de jour en jour moins, quoique
cependant ta surveillance devienne de jour en jour plus inquiète et plus active. Si
j’étais bien sûre de ce que je soupçonne, je ne t’en dirais pas tant. Je partirais
à
l’instant même et jamais tu n’entendrais parler de moi.
Mais cependantc, si tu m’aimais, si je me trompais, ce serait affreux pour tous les deux. Et
alors, je reste, aimant mieux être haïe et méprisée de toi plutôtd que d’encourir le risque de te faire
un chagrin.
Voilà, mon pauvre ange, dans quelle disposition d’esprit et de cœur
tu m’as trouvée ce soir, ce qui t’explique pourquoi j’ai mal accueillie ta question, tout en te remerciant de ta présence.
Vois-tu, j’ai la tête et le cœur très maladesf. Si tu n’y prends pas garde, tu seras surpris et envahig par ce mal-là au moment où il ne
dépendra ni de toi ni de moi de l’arrêter. Je te dis cela honnêtement et avec l’intime
conviction que cela t’est bien égal. Pourvu que je sois à toi, rien qu’à toi, que
t’importe que je souffre, que t’importe que je sois heureuse.
J.
a « tu m’as fait ».
b « je ne pas peux ».
c Une croix en bas à droite de la quatrième page, que l’on retrouve en haut à gauche de la cinquième page.
d « plustôt ».
e « acceuillie ».
f « malade ».
g « envahie ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
