« 18 avril 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 289-290], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9668, page consultée le 01 mai 2026.
18 avril [1842], lundi matin, 9 h. ¾
Bonjour mon cher bien aimé, je te demande encore pardon si je t’ai dit de vilaines
choses cette nuit, je ne les pensais pas et je souffrais de ne t’avoir pas vu de la
soirée et de la pensée que tu avais passé tout ce temps-là en commérage. Mais dès que j’ai eu la certitude que je me trompais et que tu
étais le plus loyal comme le plus doux et le plus charmant des hommes, j’ai regretté
mes emportements et j’aurais voulu baiser tes petits pieds divins. Je t’en prie, mon
Toto bien aimé, oublie ma méchanceté et ne te souviens que de la joie et du bonheur
parfait que j’avais à côté de toi ce tantôt. Je t’aime, mon Victor adoré, c’est ce
qui
me rend si heureuse et si méchante selon que tu es près ou loin de moi.
Comment
va notre pauvre petit Toto1, comment a-t-il passé la nuit ? Il me semble que M. Louis doit pouvoir vous rassurer ce matin, car voilà
déjà deux ou trois jours que le pauvre cher petit va mieux. Le temps aussi est plus
doux et doit influer en bien sur sa santé et avancera sa guérison. Je voudrais te savoir hors de cette inquiétude, mon
cher adoré, voilà déjà bien trop longtemps que cette cruelle incertitude te préoccupe.
Je voudrais pour tout au monde t’en savoir délesté par la guérison de notre pauvre
petit malade. Mais toi, mon Toto, comment vas-tu, tu avais encore le sang à la tête
cette nuit, pourvu que cela n’ait pas persisté et que tu ne sois pas malade. Dès que
tu n’es plus auprès de moi je suis poursuivie par la crainte que tu ne sois malade
ou
que tu ne m’oublies, deux affreuses alternatives dans lesquelles il me serait
impossible de faire un choix, car l’une ou l’autre me rendrait également désespérée.
Ne sois pas malade, jamais, mon adoré, et aime-moi toujours.
Juliette
1 François-Victor Hugo. D’une santé très fragile quand il était enfant, il tombera très souvent malade. Depuis le début du mois de février il souffre d’une grave maladie pulmonaire qui connait beaucoup d’améliorations et de rechutes dont la convalescence n’interviendra qu’à l’automne.
a « avancé ».
« 18 avril 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16348, f. 291-292], transcr. Anne-Estelle Baco, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9668, page consultée le 01 mai 2026.
18 avril [1842], lundi soir, 6 h. ¼
Je t’attends, mon cher bien aimé, avec toute l’impatience de mon amour. J’ai besoin
de te voir, j’ai besoin de savoir comment le pauvre petit malade va1, j’ai besoin de te caresser et de t’adorer au-delà de tout ce que
tu peux t’imaginer, mon bon Toto chéri. J’espère que ton absence ne cache pas quelque
mauvaise nouvelle. Je fais tout ce que je peux pour me le persuader. J’ai vu tout
à
l’heure Mme Franque dans un état de tristesse qui fait peine. Quels que soient les
petits torts passés qu’elle a eusa envers
moi, je la plains de tout mon cœur et je ferais tout ce qui me serait possible de
faire pour la calmer et la consoler. Du reste, elle est repartie presqu’aussitôt.
Elle
venait pleurer chez moi, ne le pouvant pas faire devant sa fille.
J’ai vu la
Mignon que j’ai payéeb, bien entendu, je vais aussi payer la
note de la mercière que j’ai demandé tantôt, après quoi il ne me restera plus rien
pour la maison2. J’oubliais aussi la blanchisseuse que
j’ai payéec et de l’eau de menthe que
j’ai encore achetéed aujourd’hui.
Tout cela réunie a mis mon tiroir à
sec. Mon pauvre ange, que ne puis-je le remplacer de mon sang et qu’il puisse servir
à
payer les créanciers et acheterf le
pain chez le boulanger ? Je ne m’inquiéterais pas autant d’en voir le fond. Mon Toto
bien aimé, je t’aime, je te bénis, je t’adore. Ne tarde pas plus longtemps à venir
car
cela me tourmente au fond du cœur. J’ai peur que notre petit garçon ne soit plus
souffrant. À propos de souffrance, je te dirai que l’explication et la cause de mon
sommeil ridicule et mes maux de tête se sontg fait connaître tantôt et que je suis revenue à mon point de
départ du 25 mars, juste huit jours trop tôt3. Je ne pense pas que cela te contrarie beaucoup
pour l’usage que tu faisais de la chose en question avant cette époque. Baise-moi.
Je
me moque de toi et tu le mérites bien.
Juliette
1 François-Victor Hugo. D’une santé très fragile quand il était enfant, il tombera très souvent malade. Depuis le début du mois de février il souffre d’une grave maladie pulmonaire qui connait beaucoup d’améliorations et de rechutes dont la convalescence n’interviendra qu’à l’automne.
2 C’est tous les dix du mois environ que les créanciers de Juliette viennent récupérer les sommes qu’on leur doit. Le 12 avril, il ne lui restait pas assez d’argent pour payer ses autres créanciers après avoir reversé 10 F à Mme Guérard : le 15 avril, elle a payé Lafabrègue, il ne lui restait plus qu’à payer Mignon dont elle n’avait « plus que son argent » (lettre du 15 avril).
3 Les règles.
a « eu ».
b « payé ».
c « payé ».
d « acheté ».
e « réunit ».
f « acheté ».
g « s’est ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
