« 25 décembre 1864 » [source : BnF, Mss, NAF 16385, f. 275], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10921, page consultée le 25 janvier 2026.
Guernesey, 25 décembre [18]64, dimanche matin, 8 h. ½
J’en ai honte, mais c’est comme cela, je ne me lève plus qu’à des heures indues, telle est ma paresse. Quant à vous, mon courageux petit piocheur, je ne vous demande pas depuis quand vous êtes à la besogne parce que je le devine à l’air frétillant de votre signal qui affecte des poses d’Auriol1 et de télégraphe (pas électrique) enragé. Tout cela prouve que vous êtes archi réveillé mais ne me dit pas, ce qui m’agace, comment vous vous portez ni comment vous m’aimez ce matin. Je suis forcée de me faire à moi-même la demande et la réponse, ce qui manque de sérieux et de certitude. Enfin, pour ma satisfaction, je suppose que tu as bien dormi et que tu m’aimes comme unturc. Si je me trompe, tant pis pour vous et pour moi mais ce n’est pas de ma faute. C’était hier soir le tour des verres cassés. Après celui de ton petit médaillon d’Henry quatre, ça été celui de ma montre que j’ai trouvée brisée au moment où je la sortais de mon gousset pour me déshabiller. Cette sympathie d’accident de Bibelot à Bibelot doit signifier quelque chose dans les traditions superstitieuses. Quant à moi je n’y vois que la perte de quelques shillings pour la répartition de ces deux sinistres inattendusa mais, ô bonheur ! je crois me souvenir que le verre BLANC cassé porte Bonheur dans la maison où on le casse. J’en accepte l’augure et vous voilà forcé de m’aimer d’arrache-cœur depuis le matin jusqu’au soir et sans vous arrêter jamais. Quel bonheur ! Quel bonheur ! Quel bonheur ! mais si ce n’était que : le Bon billet qu’a la Chastre2 que ma superstition et si Georges Road3 en biffe le contenu demain d’un seul trait d’œil, que devient mon bonheur ? Rien, rien, rien, alors je vous tue, voilà la conclusion de toutes ces fêlures.
1 Jean-Baptiste Auriol (1806-1881) était un clown, acrobate, danseur de corde et équilibriste du Cirque-Olympique, célébré par Théophile Gautier, dont un des tours les plus spectaculaires était la marche sur des bouteilles qu’il renversait progressivement.
2 « Ah ! le bon billet qu’a La Châtre » est une formule désignant un contrat de dupes. L’anecdote vient de Ninon de Lenclos, qui avait rédigé à son amant La Châtre un billet où elle lui promettait de lui être fidèle tandis qu’il partait à la guerre. Ne respectant pas son serment, elle se serait exclamée« Ah ! le bon billet qu’a La Châtre ! » pendant ses ébats avec un autre amant. Répétée par celui-ci, cette formule devint célèbre.
3 La famille De Putron habite Georges Road.
a « deux sinistres inatendus ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle emménage dans Hauteville II, que Hugo achète pour elle, et dont il soigne la décoration.
- 14 avrilWilliam Shakespeare.
- 16 avrilAchat du 20, Hauteville pour Juliette, qui y emménagera deux mois plus tard. La famille Hugo y avait résidé avant d’emménager à Hauteville-House. Juliette en avait signé le bail de location le 19 mai 1863.
- 5 maiPar testament, Juliette Drouet institue Victor Hugo son légataire universel, et à défaut, les enfants de ce dernier. Elle nomme Victor Hugo son exécuteur testamentaire, et à défaut, Charles, puis François-Victor.
- 15 juinPremière nuit de Juliette Drouet au 20, Hauteville.
- 25 juilletElle pend la crémaillère dans sa nouvelle maison.
- 15 août-26 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
