« 30 octobre 1863 » [source : BnF, Mss, NAF 16384, f. 240], transcr. Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7266, page consultée le 25 janvier 2026.
Guernesey, 30 octobre [18]63, vendredi matin, 7 h. ½
Bonjour, bonjour, rebonjour, mon cher petit l’éveillé ; vous me paraissez fièrement bien ce matin à en juger par l’énergie avec laquelle vous secouez vos puces dans l’espace aux quatre vents. J’espère que tout cela veut dire : bonne nuit, bonne santé, bon amour et le reste ! Quant à moi, j’ai peu dormi mais d’un très bon sommeil. J’étais levée avant le canon1 ce matin et j’avais déjà fait mon opération quand je vous ai aperçu à votre balcon. Quelle privation pour moi, mon cher adoré, quand je ne pourrai plus te voir le matin aller et venir dans ta maison. Il me semble que je ne pourrai pas m’y habituer et j’y pense avec une tristesse mêlée d’inquiétude car il y a un proverbe qui dit : loin des yeux, loin du cœur. Si tu allais ne plus m’aimer ou m’aimer moins ce qui est pire qu’est-ce que je ferais de la vie dans cette belle chambre vive de ton amour ? Dans ce moment-ci je m’étourdis le plus que je peux avec toutes les merveilles que tu crées dans ce futur logis mais au fond de l’âme je sens que je regretterai éternellement cette pauvre petite maison d’où mon regard te voyait, te caressait, te gardait, te préservait et t’adorait. Plus j’y pense, plus je suis tourmentée et plus je me blâme d’avoir échangé mon bonheur de toutes les minutes contre un bien-être que j’aurai à peine le temps d’apprécier et pour une santé qui n’en avait pas besoin pour devenir meilleure. Mon pauvre bien-aimé, pardonne-moi ces regrets qui ne sont que de l’amour et cette inquiétude qui est encore de l’amour. Tâche que l’écartement de nos deux maisons n’entraîne pas celui de nos cœurs. Tâche de m’aimer autant là-bas que tu m’aimais ici et ne te laisse jamais distraire de mon amour par aucun autre. À cette condition je te promets de vivre heureuse dans la splendide chambre que tu m’as faite.
1 Le canon de Castle Cornet retentissait au lever du soleil entre 6 h. et 7 h.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Adèle, fille de Hugo, s’enfuit au-delà des mers à la poursuite désespérée d’un militaire dont elle est amoureuse. Mme Hugo adresse quelques signes de courtoisie à Juliette.
- 19 maiElle signe un bail de location pour la maison du 20, Hauteville.
- 18 juinAdèle, fille de Victor Hugo, part rejoindre le lieutenant Pinson.
- 2 juilletMme Hugo offre et dédicace à Juliette Drouet un exemplaire de son Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.
- 15 août-7 octobreVoyage en Belgique, au Luxembourg et sur les bords du Rhin.
- DécembreElle décline l’invitation de Mme Hugo à participer au dîner des enfants pauvres.
