« 5 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 175-176], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8516, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 5 mars 1852, vendredi matin, 8 h.
Bonjour mon petit homme, bonjour mon trop aimé, bonjour, beau jour et bonheur voilà
mes trois souhaits pour aujourd’hui. J’espère que le bon Dieu les réalisera tous pour
toi.
Comment vas-tu mon petit homme, est-ce que ta tête te fait encore mal ?
Voilà un temps bien fait pour la guérir si tu sais en profiter. Le moyen serait de
sortir aussitôt après ton déjeuner et de ne rentrer qu’une couple1 d’heures avant ton dîner pour
recevoir ou pour travailler. Il y a encore la promenade du soir mais dans cette saison
elle ne vaut pas celle qu’on fait en plein soleil, mais tu en sais autant que moi
là-dessus et si tu ne fais pas mieux pour le soin de ta chère santé c’est que tu ne
le
veux pas. Jamais meilleure occasion ne s’est présentée d’arranger ta vie à ton goût
et
jamais homme n’en a moins profité que toi. C’est à ce point que je me demande si c’est
bien sérieusement que tu parais te faire violence en l’acceptant comme te l’imposent
les badauds bruxellois et les cocottes cosmopolites ? Quant à moi si j’étais à ta
place au lieu d’être à la mienne, je t’assure que je saurais mieux arranger ma vie
que
toi y compris la mienne que j’emboîterais si bien qu’il n’y aurait pas de séparation
possible, c’est-à-dire pas de Juju abandonnée et malheureuse. Après cela chacun prend
son plaisir où il le TROUSSE dit notre proverbe à nous, à ce compte-là ce n’est pas
chez moi que vous le troussez, ce dont je me plains un peu plus qu’il ne convient
à ma
dignité. Enfin, mon petit homme, faites ce que vous voulez, je ne m’y oppose pas :
pourvu que vous ne me cachiez rien je n’ai pas le droit de me plaindre surtout après
la charmante surprise que vous m’avez faite hier en venant dîner avec moi. Il est
vrai
que j’ai pour contrepoids à ce bonheur-là l’affreuse soirée vide d’aujourd’hui, mais
je ne veux pas y songer d’avance. Il sera toujours trop tôt pour la tristesse
insurmontable que j’éprouverai de ne pas te voir à l’heure où j’y suis habituée. D’ici
là mon amour je te souris de tout mon bonheur passé.
Juliette
1 « Couple » est féminin au sens de « paire ».
« 5 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 177-178], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8516, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 5 mars 1852, vendredi après-midi, 1 h.
Il est bien rare, mon pauvre bien aimé qu’une journée se passe pour moi sans quelque
émotion désagréable. Celle-ci n’a pas manqué à la tradition en amenant tout à l’heure
chez Mme Wilmen
la fameuse Esther de Girardin qui vient retrouver le susdit autant que
j’ai pu en juger par les mots dits par Mme Wilmen quand
elle est venue nous annoncer cette visite. Je me suis hâtée de finir mon déjeuner
pour
remonter chez moi avant que cette dame ne vînt chez Mme Luthereau. L’arrivée de cette
dame me serait bien indifférente sans le voisinage que tu sais et surtout à cause
des
absurdes commères que tu connais. Cependant j’espère que je pourrai éviter cette
personne sans affectation à moins que nos péronnelles ne me fassent la malice de la
recevoir pendant le seul moment où je suis avec elles, l’heure du déjeuner et du
dîner. Je saurai cela tantôt mais en attendant je suis très contrariée de la présence
de cette femme dans la maison.
Il paraît que ses premiers mots ont été : nous
sommes tous exilés, donne-moi à boire car Émile a de l’eau que je ne peux pas boire. Les seconds : pourquoi
n’es-tu pas venue à Paris retrouver Auguste pour lui PIGER les 50 000 F. dont il vient
d’hériter1 ? Le reste de la conversation
promet pour peu qu’elle ait continué dans le même ordre d’idée. Je saurai cela tantôt
car ces dames ne sont rien moins que réservées pour ce qui les concerne et ce qui
regarde les autres. Mais tout cela m’intéresse peu car le cynisme n’est pas pour moi
une chose bien piquante. Et si ce n’était à cause de toi ou de moi je me moquerais
fort de cette créature et de sa dépravation. Mais quand je pense que notre bonheur
dépend de tout et même de pareilles femmes je suis pleine de crainte et d’anxiété.
Mon
Dieu quand donc pourrai-je t’aimer sur cette terre à âme découverte ? Jamais sur cette
terre probablement. Aussi je voudrais être déjà morte pour n’avoir plus de faux
respect humain à craindre. Mon Victor, je t’aime, mais je suis bien lasse de la vie
comme le bon Dieu me l’a faite.
Juliette
1 À élucider.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
