« 16 mai 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 181-182], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12076, page consultée le 25 janvier 2026.
16 mai [1845], vendredi matin, 9 h. ¼
Bonjour, mon petit Toto chéri, bonjour, mon petit pair éblouissant,
bonjour, mon soleil, bonjour, toi que j’adore. Vous étiez bien beau
cette nuit, mon amour, mais il y a un moment où vous êtes suprêmement
plus beau encore. C’est celui où vous m’aimez. J’ai trouvé que cette
charmante petite heure de joie que tu m’as donnée cette nuit avait passé
comme une minute. J’aurais voulu te retenir ou pouvoir recourir après
toi. Dans ces moments-là, si j’étais homme et si j’avais une culotte au
lieu de jupe, rien ne pourrait m’empêcher de vous suivre et de violer tous vos domiciles. Maintenant je ne
suis qu’une faible femme bien vieille et bien
maussade, incapable de retenir, par force ou par
plaisir, votre ravissante petite personne. Je me rends cette
triste justice à moi-même et je n’en suis pas plus fière ni plus
heureuse, je vous assure.
Aujourd’hui il me semble qu’il n’y a
aucune chambre et pas la moindre Académie, est-ce que je ne te verrai
pas un petit peu plus longtemps, mon Toto chéri ? Peut-être seras-tu
appelé près de ton beau-père ? Dans ce cas-là, mon Victor bien-aimé, et
quelque soit mon désir et mon impatience de te voir, je t’attendrai avec
courage et résignation en t’aimant de toute mon âme.
Juliette
« 16 mai 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 183-184], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12076, page consultée le 25 janvier 2026.
16 mai [1845], vendredi après-midi, 4 h. ¼
Oui, mon cher petit bien-aimé, tous les jours je me fais belle dans l’espoir que vous viendrez et que vous vous en apercevrez et tous les jours je fais chou blanca. J’en excepte aujourd’hui quoique vous soyez resté si peu que ce n’est pas pour moi un plaisir, mais un regret de plus. Enfin vous êtes venu, vous m’avez vu et je ne vous ai pas vaincu1. Vous êtes parti aussi vite et aussi fier que lorsque je suis en guenilles et en bonnet de nuit sale. La souillonnerie ne me réussitb pas mieux que la coquetterie. Décidément mon RÈGNE est passé. Hélas ! je voudrais savoir qui est-ce qui me remplace à cette heure dans votre cœur pour lui griffer la figure2. Quant à la vôtre, de figure, je vous conseille de prendre les plus grandes précautions pour peu que vous y teniez, car je sens d’horribles démangeaisons de vous la GRAFFIGNER3 depuis le haut jusqu’en bas, en long et en large. Vous ne m’avez seulement pas offert de vous accompagner chez le décorateur. Vous avez eu peur que je n’accepte avec empressement et vous avez eu raison. Depuis que vous êtes pair de France et vice-président de votre bureau4, vous ne me croyez plus digne de sortir avec vous. Soyez tranquille. J’en ai peut-être plus que vous des pairs de France et je m’en servirai à votre nez et à votre barbe, vous verrez. Je ne vous dis que ça.
1 Référence à la célèbre expression de Jules César « Veni, vidi, vici ».
2 Victor Hugo entretient alors une relation adultère avec Léonie d’Aunet (Léonie Biard) depuis 1843 ou 1844. Juliette Drouet n’a pas connaissance de cette liaison.
3 « Égratigner, griffer » (TLF).
4 Le numéro 137 du Moniteur Universel daté du samedi 17 mai 1845, dans la rubrique « Chambre des pairs », rapportant la séance du vendredi 16 mai, signale que les bureaux de la Chambre sont réorganisés. Victor Hugo devient ainsi vice-secrétaire du deuxième bureau, et non vice-président comme l’évoque Juliette.
a « choux-blanc ».
b « réussis ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
