« 24 février 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 213-214], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11617, page consultée le 24 janvier 2026.
24 février [1844], samedi matin, 10 h. ½
Bonjour, mon petit Toto bien aimé. Bonjour mon ravissant petit homme. Bonjour,
bonjour je t’aime mais je n’ose pas t’embrasser, même à distance, pour ne pas te
donner le rhume de cerveaua le plus
humide qu’il y ait jamais eu dans un nez humain. Pour moi je ne sais plus où j’en
suis, j’ai la tête en compote et j’ai passé la nuit à me moucher et à tousser. Ta
prophétie ne s’est point réalisée et j’aurai à l’avenir une médiocre confiance dans
votre seconde vue. J’ai eu beau me coucher et me tenir les pieds chauds, je n’en suis
pas moins comme la patrouille des bons gendarmes1 ou comme le célèbre Richi montant sa garde sous le guichet du Louvre pour rendre des
honneurs à Louis Philippe. (Je crois que je mets une l de trop2 mais, bah ! Ce qui abonde ne vicie pas3 même
en orthographe).
Je ris mais mon nez pleure, ce qui fait un contraste charmant
entre ma bouche et mon nez. Je ne parle pas des yeux qui n’existent plus qu’à l’état
d’yeux de merlan frit. Vraiment je suis bien gentille ce matin, c’est le moment de
tutter avec les Russiennes et les Adèle plus ou moins Fontenay4 de vignettes, de blagues et autres attrape-nigauds. Ia ia Monsire
matame mamzelle Chichi est pien chentille5. Baisez-moi, monstre et songez à m’être fidèle si vous tenez à
votre vie. En attendant, je coule des jours avec nuage et rhume de cerveau. Tâchez
de
venir me distraire de cette monotone occupation, ce sera une bonne action dont le
bon
Dieu vous tiendra compte. Je vous baise les pieds.
Juliette
1 Allusion au poème en deux chants du comédien comique Jacques-Charles Odry, intitulé « Les Gendarmes » (1820), dans lequel « six bons gendarmes » souffrant de « bons rhumes de cerveau » acceptèrent des bâtonnets de bois en guise de réglisse. Ce poème plusieurs fois réédité témoigne d’un très grand succès, les allusions aux gendarmes enrhumés sont devenues un topos.
2 Juliette a d’abord écrit « Phillippe », puis a repassé sa plume sur les deux l pour n’en former plus qu’une, épaisse.
3 Proverbe synonyme de « Abondance de biens ne nuit pas ».
4 À élucider.
5 Juliette imite l’accent allemand pour : « Oui, oui, monsieur, madame, mademoiselle Juju est bien gentille. »
a « cerveaux ».
« 24 février 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 215-216], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11617, page consultée le 24 janvier 2026.
24 février [1844], samedi soir, 7 h.
J’espère que je vous y ai pris tantôt à me cacher des lettres de femme1. Ce
n’est pas la première fois et il est probable que si je vivais auprès de vous, je
vous
y prendrais tous les jours. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus consolant mais prenez
garde, mon Toto, que ma mansuétude ne se change en rage et que je ne devienne aussi
méchante que je suis bonnasse dans ce moment-ci. N’abusez pas trop du privilège
d’homme à bonnes fortunes que je vous ai laissé prendre si stupidement. Je crois que
le temps n’est pas très éloigné où je mettrai les deux pieds dans votre plat et où
je
vous grifferai la figure à ongles que veux-tu. Je vous en préviens charitablement,
faites-en votre profit.
Il me semble que voici l’heure à laquelle tu viens,
quand tu viens, bien avancée. Est-ce que je ne te verrai pas ce soir avant mon dîner ?
Voilà qui ne rendra pas ma soirée bien gaie avec cela. Justement te voici… Je t’ai
vu
une minute, mon adoré, et cela m’a suffia pour être heureuse et pour changer ma tristesse en joie, mon
impatience en résignation, ma jalousie en confiance, mon amertume en amour. Pourquoi
donc ne viens-tu pas plus souvent ? Tu travailles, mon adoré, je le sais, mais je
t’aime, tu le sais bien aussi : c’est ce qui explique mon importunité.
Juliette
1 La date de début de liaison de Victor Hugo avec Léonie Biard est incertaine et même si elle est effective à ce moment-là et que Juliette a des doutes, elle n’en aura véritablement connaissance que le 28 juin 1851.
a « suffit ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
