30 décembre 1842

« 30 décembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 337-338], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11488, page consultée le 26 janvier 2026.

Je ne t’avais pas encore écrit, mon cher adoré, parce que levée de bonne heure, j’avais voulu profiter du jour pour faire un nettoyageasterling dans ma maison. J’y ai à peu près réussi et demain, je poserai moi-même les rideaux puisque ces hideux tapissiers m’ont manqué de parole.
Tu viens donc de leur gagnerb leur procès1 à ces gens plus ou moins de lettres. C’est le cas de répéter : toujours et partout Victor. Mais à côté du triomphe public, il y a la couronne d’épinesc anonyme tout aussi vraied et tout aussi symbolique, malheureusement. Il paraît qu’on n’est Dieu qu’à cette condition et pour que la ressemblance soit tout à fait parfaite, tu as ta Madeleine sous la forme de la pauvre Juju. Madeleine bien fervente et bien croyante et qui donnerait sa vie pour toi dans ce monde et dans l’autre. Si tu savais ce que j’ai souffert cette nuit, mon adoré, tu aurais une idée de l’amour que j’ai pour toi et tu ne pourrais pas ne pas m’aimer de toute ton âme. Je te remercie d’être venu, mon cher ange. Je te remercie d’avoir été si bon et si doux, si tendre et persuasif avec moi ; je t’en remercie avec reconnaissance car si tu n’étais pas venu, si tu n’avais pas été tout ça, je ne sais pas, malheureuse comme je l’étais, ce que cela sera devenu. J’espère que tu n’auras pas de Bernard ce soir, ni rien qui te retienne ? J’ai plus que jamais besoin de toi. Je t’aime, mon Toto, avec une ardeur et une passion dont tu ne te doutes pas. Je te fatigue peut-être à te le dire si souvent mais je ne peux pas m’en empêcher, et si tu ne veux pas que je te le disee autant, il ne faut pas demander que j’écrive deux fois par jour. Je n’ai pas autre chose dans la tête et dans le cœur, par conséquent la plus belle fille comme la plus vieille Juju ne peut donner que ce qu’elle a. Voilà tout ce qu’une pauvre macrobie2 comme moi peut vous donner. Si vous n’êtes pas content, je vous tuerai : choisissez.
Sur ce, baisez-moi, mon ravissant petit homme, et ne venez pas tard, je vous en prie. Je t’en prie, mon cher petit bien-aimé de mon cœur.

Juliette


Notes

1 Il s’agit probablement du procès intenté en 1841 contre l’opéra de Donizetti, Lucrezia Borgia, créé en 1833 à Milan et joué dès octobre 1840 au Théâtre-Italien à Paris, plagiant la Lucrèce Borgia de Hugo. Les opposants perdirent définitivement leur appel le 5 novembre 1842, ce qui peut expliquer la remarque (tardive !) de Juliette (Hovasse, Jean-Marc, Victor Hugo, tome I. Avant l’exil, 1802-1951, 2001, p. 832)

2 Macrobie ou macrobe : qui est d’une exceptionnelle longévité.

Notes manuscriptologiques

a « netoyage ».

b « gagné ».

c « épine ».

d « vrai »

e « dises ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.

  • 12 et 28 janvierLe Rhin.
  • Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
  • 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.