« 22 novembre 1846 » [source : MVH, α 7821], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1314, page consultée le 07 août 2026.
22 novembre [1846], dimanche matin, 8 h. ½
Bonjour mon Toto, bonjour qu’on vous dit, comment allez-vous ? Moi je vais très bien à cela près que je suis furieuse contre vous et contre votre manière de grugeotter1 le papier imprimé. La première fois que cela vous arrivera je vous ficherai de bons coups et j’enverrai acheter le n° du journal rongé. Cela vous coûtera horriblement cher, je vous en préviens. Mais je suis décidée à tout pour vous faire perdre cette dégoûtante habitude de mordre à même les journaux, vilain sale ! Qui est-ce qui croirait cela en vous voyant si coquet et si nippé. Quant à l’autre chose, je verrai à m’en assurer et malheur à vous si ce que je crains est vrai. Dans tous les cas la chose est bien singulière, ceci soit dit sans offenser les différents corps dont vous faites partie. Ah ! tu essuies tes mains sales après mes draps ! Ah ! tu acceptes ! Ah ! tu me fais monter à l’arbre ! Ah ! tu veux me scier ! et tu crois que je me laisserai faire tout bonnassement sans me rebiffer et sans prendre ma revanche ? Eh bien tu te trompes, mon camarade. J’en ai peut-être plus que toi des scies et qui te scieront du matin au soir sans s’user et sans s’ébrécher. Viens et puis tu verras. Je ne te dis que ça. Je veux que [tu] me demandesa grâce et je ne te la donnerai pas. Je veux t’aplatirb dans ta dignité d’académicien et de pair de France, je veux t’humilier dans tout ce que tu as et dans tout ce que tu n’as plus, voilà.
Juliette
1 De « gruger », écraser, manger.
a « demande ».
b « applatir ».
« 22 novembre 1846 » [source : MVH, α 7822], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1314, page consultée le 07 août 2026.
22 novembre [1846], dimanche après-midi, 1 h. ¾
Cher bien-aimé adoré, est-ce que tu ne viendras pas bientôt ? Je t’attends avec
toutes sortes de bonnes caresses dans les yeux et sur les lèvres ; avec toutes sortes
de tendresse dans l’esprit et dans le cœur. Tout cela s’impatiente au-dedans et
au-dehors de moi, ne pouvant pas se répandre sur ta chère petite personne en chair
et
en os.
Il fait un temps délicieux aujourd’hui. On se croirait au mois d’avril et
non au mois de décembre, aussi en profiterai-je demain pour mettre à exécution mon
projet de visite à Saint-Mandé1. Je tâcherai
de partir à midi et d’être de retour à deux heures. Ce sera une très bonne heure dans
le cas où tu voudrais venir travailler auprès de moi. Il va sans dire que s’il faisait
un trop mauvais temps je n’irais pas. Mais celui d’aujourd’hui s’annonce si bien qu’il
me fait espérer qu’il se continuera jusqu’à demain.
J’attends Eugénie aujourd’hui. Je ne sais pas si je lui
parlerai de ta lettre à M. de Boursy2. Dans tous les cas je ne le ferai pas avant
d’en avoir la permission de toi, mais je voudrais que tu viennes avant elle afin que
nous soyons quelques instants ensemble. C’est si bon d’être tout à fait seule avec
toi. Hélas ! et cela devient de jour en jour si rare que j’en suis avare au dernier
point. Je t’aime trop mon Victor. C’est bien vrai mon Dieu.
Juliette
1 Claire Pradier, morte quelques mois plus tôt, est enterrée à Saint-Mandé, où était sa pension.
2 Eugénie tente depuis mai 1846 d’obtenir un bureau de tabac ; l’administration des Tabacs tombait sous la jurisdiction de de Boursy, administrateur des contributions.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
