« 28 octobre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 321-322], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7547, page consultée le 24 janvier 2026.
28 octobre [1837], samedi après-midi, 3 h. ½
Je suis bien sûre, mon cher petit homme, que vous voilà parti pour ne plus revenir
au
moins d’ici à longtemps. Cependant j’ai bien besoin de prendre l’air et de faire
diversion à l’affreux mal de tête qui m’abrutit depuis trois grands jours.
Je
viens d’écrire à Manière et à Laure1. Tu verras les
lettres si tu viens d’assez bonne heure pour cela. Je vous aime mon Toto chéri, je
vous aime. Savez-vous cela seulement ? Vous vous moquez trop de moi pour que je
croiea que vous me le rendez, je
parle de mon amour. Ce serait cependant bien gentil d’être à l’unisson dans un si
charmant duo dont vous faites le premier dessus2. Jouron jour. Il fait bien beau….. je ne vous dis que
ça, c’est bien assez. Si vous avez pour deux liards d’humanité, à bientôt n’est-ce
pas ? Voime, voime. Je t’en fiche. Mais qu’est-ce
donc que vous me faites pour que je vous aime autant ? Vous me bousculez, vous ne
me
faites jamais sortir, vous êtes bête, vous êtes vieux, vous êtes gros, vous êtes laid
et vous ne m’aimez pas. Et pourtant je vous adore et je vous trouve charmant, jeune,
svelte, beau. Ce que c’est que l’amour et qu’on a bien raison de le représenter avec
un bandeau sur les yeux. PHAME ! L’amour
classique3 ! je l’aime et
je t’adore.
Juliette
2 « Premier dessus » : voix la plus haute dans les aigus quand la partie chantée se subdivise.
3 Dans sa lettre du 2 août au soir, Juliette a déjà évoqué les aveuglements de l’amour « classique » à la Racine.
a « croye ».
« 28 octobre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 323-324], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7547, page consultée le 24 janvier 2026.
28 octobre [1837], samedi soir, 10 h. ¼
Cher petit bien-aimé, je t’écris de partout parce que partout je t’aime et que sans
cesse je pense à toi. Je suis arrivée chez Mme Pierceau au moment où elle dînait. Son pauvre petit
garçon ne va pas encore mieux. On lui a remis hier son pauvre petit bras1. Tu juges de ce que la mère a dû souffrir. Aussi est-elle horriblement
fatiguée. Je me reprocherais de l’empêcher de se coucher si elle ne passait pas toutes
les nuits sans se déshabiller. Mon mal de tête fait mine de se calmer. J’espère que
si
nous marchons ce soir il sera tout à fait parti en arrivant. Je vous aime mon Toto
chéri. Je vous aime de toute mon âme. Si vous êtes bien inspiré vous viendrez très
tôt
car j’ai bien besoin de vous voir et de m’assurer que vous êtes encore le ravissant
Toto de tantôt. J’ai lu un bout de l’article de Thierry2. Je le trouve
d’autant plus charmant qu’il ne t’en a pas parléa avant de le faire paraître. Il faut bien qu’il y en ait un, dans
le nombre des grimauds qui t’entourent, qui se distingue par sa délicatesse et sa
loyauté.
Soirpa, soir man. Mme Pierceau s’endort et moi je vous attends
sous les armes3, le cœur à la 3e position, l’œil fixe à quinze pas et le petit doigt sur la
couture de ma culotte4.
Juliette
1 Voir la lettre de la veille (matin). Le fils de Mme Pierceau a été victime d’un accident et s’est cassé le bras.
3 Parée et habillée.
4 Dans la foulée de l’expression qui précède cette phrase (« sous les armes »), Juliette brode sur des formules appartenant au langage militaire : la « troisième position » est un terme d’escrime (pied droit en avant, genoux perpendiculaires à la pointe des pieds) ; « l’œil fixé à quinze pas » : expression courante pour désigner le mode et la distance d’observation (une dizaine de mètres) des gardes en faction ; « le petit doigt à la couture du pantalon » : position obligatoire de la main lorsque le soldat est au garde-à-vous. Cette dernière expression peut aussi vouloir dire « obéir au chef ».
a « parler ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
