« 13 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 205-206], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8523, page consultée le 05 août 2026.
Bruxelles, 13 mars 1852, samedi matin
Bonjour, mon pauvre petit piocheur, bonjour mon doux adoré, bonjour. Tâche de ne pas
oublier ta drogue ce matin. Si je pouvais à cette distance t’avertir des moments où
il faut que tu
la prennes. Mais le magnétisme si habile à lire le Constitutionnel1 par le coude ne l’est pas autant à faire une action
utile. C’est pour cela, mon pauvre petit homme, que ma personne auprès de toi vaudrait
mieux que tout le fluide du monde quant il s’agirait de te soigner et de te rendre
tous les
services que je pourrais. C’est une chose bien triste et bien agaçante de sentir entre
ma sollicitude et toi cet obstacle invincible qu’on appelle respect humain. Il y a
des moments où
cela devient un véritable chagrin, c’est quand tu souffres, mon pauvre doux, doux
adoré. D’après vos nouvelles conventions vous deviez être ton fils et toi à la besogne
ce matin. Pourvu
qu’on ait songé à vous allumer du feu. L’air est très vif aujourd’hui. J’en sais quelque
chose et mon nez aussi car toutes mes fenêtres sont ouvertes. Du reste un bon et beau
temps et
qui sent le printemps et le bonheur.
Je ne t’ai pas demandé hier ce que tu ferais aujourd’hui. J’étais si souffrante que
je ne pouvais plus parler. Heureusement que la nuit a guéri
tout cela. Aussi, mon petit homme, si le cœur et le loisir vous disaient d’essayer
avec moi une seconde ravissante promenade comme celle d’hier je vous assure que je
ne me ferais pas
tirer l’oreille pour y consentir. Mais c’est si peu probable que je ne veux pas même
y penser pour m’épargner le regret de la déception. Mon Victor bien-aimé je baise
toutes tes
adorables perfections depuis la tête jusqu’aux pieds.
Juliette
1 Le Constitutionnel : journal important dans la vie politique et littéraire du XIXe siècle en France. En 1823 il révèle l’identité de l’auteur de Han d’Islande et en 1832 Victor Hugo y publie un article demandant à la jeunesse libérale de ne pas manifester contre l’interdiction de sa pièce Le roi s’amuse. De nombreux écrivains contemporains de Hugo (Dumas, Balzac, George Sand) y font paraître certaines de leurs œuvres en feuilletons. Après le retour d’exil de Victor Hugo Barbey d’Aurevilly y signe des critiques de Quatrevingt-Treize et de La Légende des siècles.
« 13 mars 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 207-208], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8523, page consultée le 05 août 2026.
Bruxelles, 13 mars 1852, samedi après-midi, 2 h.
Je suis impatiente de te voir, mon petit homme, pour te baiser d’abord, des lèvres,
des yeux, et de l’âme, pour savoir si tu as songé à prendre ta drogue, si vous vous
êtes bien entendu
ce matin, toi et ton fils, sur l’heure du travail et enfin si les côtelettes et le
faro1 ont eu plus de succès que le chocolat, toutes choses qui m’intéressent plus les unes
que les autres.
Il paraît que Charles
s’est plaint qu’on l’aurait laissé manquer de chemises pendant trois jours. Il faut
qu’il y ait eu un malentendu puisqu’hier matin celle que je lui avais envoyée deux
jours auparavant
avec un faux col était encore toute ployée à la même place où Suzanne l’avait déposée. Si tu y avais pensé tu aurais pu le lui faire remarquer.
Je tiens à ce que ce pauvre enfant ne m’accuse pas de négligence. Mon intention et
ma joie seraient au contraire de le combler de tout ce qui lui serait agréable même
en dehors de mes
modestes attributions. Si jamais j’ai cent mille francs de rente il verra ce que c’est
qu’une Juju maternelle. En attendant je ne peux que lui raccommoder généreusement
ses chemises et
ses chaussettes et lui donner autant que son trousseau et le règlement le permettent.
Qu’est-ce que tu fais aujourd’hui mon petit homme ? Est-ce que tu ne sortiras pas
un peu ? Il fait
froid mais beau. Après cela il est essentiel que tu prennes le reste de ta petite
bouteille avant ton dîner. Peut-être vaut-il mieux en effet que tu ne sortes pas d’ici
là. Soigne-toi,
mon cher adoré. Si de sortir te fait du bien, sors tant que tu voudras. Si de voir
du monde t’amuse et te distrait, vois tout celui qui te plaira, pourvu que tu te portes
bien et que tu
sois heureux, c’est tout ce que je désire.
Juliette
1 Faro : bière belge faite avec du malt d’orge additionné de froment non germé.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
