« 29 septembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 381-382], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8653, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 29 septembre 1852, mercredi matin, 7 h.
Bonjour, mon tout bien-aimé, bonjour avec tout mon cœur et toute mon âme, bonjour.
Je
m’étais trop hâtée de me plaindre de la négligence de mes amies hier. Car à peine
étais-tu parti que le facteur m’a apporté deux lettres, l’une de Mme Luthereau,
l’autre de Mme . Celle de Mme Luthereau affirme que Van Hasselt
a reçu ta lettre et qu’il y a répondu mais en omettant de mettre sur l’adresse le
via London sacramentel que probablement la lettre étant venue
par la France elle aura été prise. Du reste elle ne dit rien de son mari et pourquoi
il ne t’a pas écrit trouvant la chose probablement toute naturelle au point de vue
de
la politesse. Elle m’envoie deux extraits de journaux te concernant que tu connais
peut-être déjà dont l’un annonce que les académiciens se proposent de demander
collectivement au Prince-Président ta rentrée en France. Mais, ajoute l’auteur du
canard, on craint que le susdit prince n’ait pas assez oublié la dernière
publication1 de M. V. Hugo pour céder à la demande de Messieurs les académiciens. Tu liras
la chose toi-même ce matin, car j’espère bien te voir ce matin. Tu verras quelques
mots de qui te feront plaisir. Tu verras aussi qu’on n’est pas sans inquiétude sur
ton
séjour à Jersey et qu’on craint pour toi les promenades en mer, limites de frontières
très facilesa à franchir et très
difficilesb à prouver. Je suis
tout à fait de l’avis des gens qui te recommandent la prudence car il serait trop
bête
de tomber dans les pattes de cet immonde porc impérial.
J’espère que tes fils et
tous ceux qui t’entourent seront les premiers à t’empêcher d’aussi périlleuses
excursions. En somme, mieux vaut se priver d’Aurigny2, Serk3 et autres
Casquets4 que d’aller pourrirc dans un pont. Ceci n’est pas aussi
impossible que tu le crois et mérite que tu y fasses quelque attention. En attendant,
mon cher petit homme, je te baise de toutes mes forces.
Juliette
1 Le pamphlet Napoléon le Petit.
2 Aurigny : petite île situé au Nord de l’archipel de la Manche.
3 Serk : la plus petite et la plus sauvage des îles anglo-normandes ; elle est située à environ 20 km au nord-nord-ouest de Jersey.
4 Casquets : phare.
a « facile ».
b « difficile ».
c « pourir ».
« 29 septembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 383-384], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8653, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 29 septembre 1852, mercredi, midi
Vous êtes passé bien fièrement sous mes humbles fenêtres tout à l’heure et sans vous
soucier le moins du monde de la pauvre Juju que vous laissiez derrière vous peut-être
pour toute la journée. Je sais bien que l’heure vous pressait, mais c’est égal, vous
auriez pu monter le temps de vous laisser baiser une petite fois. Si je ne dois pas
vous revoir avant ce soir, je serai bien triste et bien malheureuse. Je le sens déjà
quoique je tâche de me faire l’illusion contraire. En attendant, mon cher petit homme,
vous seriez bien bon de m’expliquer pourquoi vous honorez le citoyen Caussidière de votre tromblon1 et pourquoi vous humiliez
le citoyen Pierre Leroux de votre cuir
bouilli ? Cette nuance politique, démocratique et sociale échappe à ma profonde
pénétration et je vous prie, si cela n’est pas trop indiscret, de m’expliquer le motif
de cette déférence aristocratique. Ceci sans préjudice du chapitre des chapeaux par
feu le citoyen Aristote. Je suis furieuse contre Mme pour
l’affront immérité qu’elle m’a attiré de votre part ce matin. Je n’étais déjà que
trop
convaincue du peu de place que j’occupais dans votre existence sans avoir besoin de
me
le faire dire à bout portant et avec ce rire moqueur par vous. Une autre foisa je dissimulerai avec soin ces
apothéoses grotesques que me décernent ces ridicules bourgeois du marais car je ne
connais rien de plus humiliant que des dithyrambes en l’honneur de rien. Du reste
vous
savez que ce n’est pas de ma faute et je vous supplie de ne pas pousser plus loin
l’ironie. Je ne sais pas si vous le remarquez, mais je manque de papier ÉCOLIER, cela
ne m’empêche pas d’avoir l’outrecuidance de me servir du papier de maître, ni plus
ni
moins que si j’en avais le droit. Il dépend de vous de faire cesser cet abus. Quant
à
moi je ne peux que vous en avertir.
Cher petit homme, j’ai grand peur que vous
ne soyez retenu pour toute la journée. Ce ne serait que juste d’ailleurs, mais cela
ne
m’empêche pas d’en souffrir comme d’une injustice tant le besoin de vous voir est
devenu pour moi ma première et ma seconde nature.
Juliette
1 Tromblon : ancien haut de forme évasé au sommet.
a « autrefois ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
