« 15 janvier 1850 » [source : MVH, α 8327 et α 8328], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12553, page consultée le 28 janvier 2026.
15 janvier [1850], mardi soir, 8 h. ½
Je ne lâche pas prise facilement, mon petit homme, et quand je te tiens soit au bout
de mes lèvres, soit au bout de mon bec de plume, je te gardea le plus longtemps que je peux. Il me
semble d’ailleurs que j’ai toujours quelque chose de nouveau à te dire et cependant
depuis dix-sept ans c’est toujours la même chose pour changer : mon Toto je t’adore. Certes tu aurais le droit de te plaindre de ton pâté d’anguilles1 mais tu es si
bon que tu ne dis rien, mais tu ne le goûtesb pas davantage. Il faudra pourtant, mon bien-aimé, que tu fasses
un effort sur toi-même pour venir souper avec moi. Tâche que ce soit cette semaine.
Maintenant tu n’as plus le souci de ton discours2 mais, pour peu que tu tardes encore quelques jours, il t’en viendra
d’autres sur n’importe quel sujet et à toute occasion.
Tu n’as jamais que
l’embarras du choix sur ces matières. Aussi, mon adoré petit homme, tu serais bien
gentil de profiter du petit moment de répit que ton discours va te donner pour me
faire la joie de souper avec moi cette semaine. J’ai mis de côté de bonnes petites
choses confites que m’a envoyéesc
cette pauvre CÉLESTE FÉAU pour s’en régaler
le jour où tu viendras, tâche que ce soit bientôt et encore mieux que ce soit tout
de
suite. Le bonheur ne vient jamais assez tôt.
Pauvre doux être, je te parle
plaisir, joie et bonheur tandis que tu es peut-être souffrant et ennuyé 3 ? Quel supplice de ne pouvoir
pas savoir de tes chères nouvelles. Quelle stupidité de ne pas vouloir envoyer cette
fille patauger dans la neige pour acheter le journal pour mon plaisir personnel,
décidément je suis une bête absurde et je n’ai que ce que je mérite car je t’aime
trop.
Juliette
1 Allusion à un conte en vers de La Fontaine, Pâté d’anguille : « Même beauté, tant soit exquise,/ Rassasie et soûle à la fin./ Il me faut d’un et d’autre pain ; / Diversité c’est ma devise. » Juliette ignore encore à quel point son amant se conforme à cet adage.
2 Le discours contre la loi Falloux, prononcé le jour même à l’assemblée nationale. Juliette a-t-elle assisté à la séance ? Dans ce cas elle y serait revenue dans sa lettre du soir.
3 À prendre au sens classique, comme la graphie ancienne utilisée par Juliette, « ennuié » : tourmenté, malheureux.
a « gardes ».
b « goûte ».
c « envoyé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
