« 7 janvier 1847 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1847/05], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12464, page consultée le 26 janvier 2026.
7 janvier [1847], jeudi matin, 10 h. ¾
Bonjour mon bien-aimé adoré, bonjour ma vie, bonjour mon âme, bonjour ma joie.
Comment vas-tu ce matin ? Je n’ose pas te dire comment je vais pour ne pas te paraître
la créature la plus renfrognéea et
la plus ennuyeuseb de la création.
Du reste, je vais BIEN. Est-ce que tu iras à la réception d’aujourd’hui1 ? Si
cela était, je crois que je ne pourrais plus me contenir et que je lâcherais la bride
à toutes les mauvaises pensées que je retenais à grand peine dans ma pauvre cervelle
détraquée. Je t’attends avec toutes sortes d’impatience parmi lesquelles celle de
te
voir est la plus vive et la plus impatiente. Je m’étais
dépêchée de finir de copier hier, espérant que tu me donnerais le soir même la suite
de Jean Tréjean2
mais je me suis trompée comme je le fais souvent. J’en ai été pour mes frais de
diligence et de curiosité. Je ne suis pas née coiffée comme
on dit. Il suffit que je désire et que j’espère quelque chose pour que cela ne me
réussisse pas. Allons bien, voilà que j’en arrive tout doucement à grogner sans m’en
apercevoir.
As-tu pensé à moi cette nuit, mon Victor bien-aimé, m’as-tu
regrettée, m’as-tu aimée et désirée ? Plusieurs fois dans la nuit je me suis posé
ces
questions et j’y répondais en te désirant et en t’aimant de toutes mes forces.
J’attendais le jour avec impatience pour être plus près du moment où je te verrais.
Maintenant je compte les minutes. Je voudrais être à tantôt pour voir ta ravissante
petite figure, pour te baiser, pour te sourire et pour être sûre que tu n’iras pas
à
la séance d’aujourd’hui. Dépêchez-vous de venir, mon petit homme chéri, vous
n’arriverez jamais assez tôt au gré de mon impatience et de mon amour. Vous savez,
monstre, que vous ne m’avez pas apporté La Presse d’hier ?
Et vous croyez que c’est là ce qui rend une femme heureuse, SIMPLICE IMPERMÉABLE,
TRAÎNARD DE LA FAMILLE ? Vous vous trompez joliment. Quant à moi, je suis furieuse,
entendez-vous. Je suis lasse de n’avoir que des vieux journaux décousus, rassis et
moisis. Vous pouvez bien les garder tout à fait, je n’y tiens pas, je m’en fiche pas
mal de vos journauxc. Taisez-vous.
Je veux mon Jean Tréjean, je le veux tout de suite ou la
mort.
Juliette
1 Il s’agit de la réception de Charles de Rémusat, élu par l’Académie française à la place vacante par la mort de Pierre-Paul Royer-Collard.
2 Jean Tréjean deviendra par la suite Les Misérables.
a « refrognée ».
b « ennuieuse ».
c « journeaux ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
