28 août 1846

« 28 août 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16364, f. 79-80], transcr. Marion Andrieux, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1556, page consultée le 24 janvier 2026.

L’heure passe, mon Victor, et tu ne viens pas. Est-ce que ton fils serait plus souffrant1 ? Je me tourmente on ne peut pas plus et je pleurerais de bon cœur si je ne craignais pas de te contrarier. Si tu pouvais savoir toutes les mauvaises pensées qui me passent par la tête quand je ne te vois pas, mon doux bien-aimé, tu quitterais tout pour venir m’en donner de meilleures.
Méchant homme, vous me faites tirer la langue aujourd’hui pour les journaux, parce que vous savez qu’il y a dedans quelque chose qui m’intéresse. Taisez-vous, c’est toujours votre vieille même taquinerie. Aussi, vous n’aurez qu’un liard2, et encore ne sera-t-il pas de bon aloi3 et peu contrôlé par la monnaie. Avec tout cela, vous ne venez pas et je ne sais plus que penser, que devenir et à quel saint me vouer. Encore, si je n’avais pas d’inquiétude sur ce pauvre enfant, je serais moins malheureuse, mais la pensée que tu peux être retenu chez toi par ton enfant malade m’est insupportable. Voici un orage qui commence. Peut-être cela rafraîchira-t-il le temps, sans pour cela le refroidir, ce que je ne désire dans aucun cas à cause de vous, mon cher petit lézard, qui aimez tant le soleil. Quand je devrais bouillir dans ma peau et cuire dans mon jus, je ne désirerais pas le mauvais temps. Mon dévouement à votre auguste personne n’est guère bien récompensé, il faut en convenir à présent, c’est que vous n’êtes pas encore venu. Je voudrais ne pas rabâcher toujours la même chose, mais plus je fais d’efforts pour me taire et plus mon pauvre cœur déraisonne. Je ne connais qu’un remède à ce mal-là, mais comme il dépend de vous de me l’appliquer, il est probable que je souffrirai longtemps avant d’être guérie. C’est bête comme tout, ce que je vous dis-là4, mais c’est encore bien pire au dedans de moi. Cher bien-aimé, si vous êtes tourmenté, je partage votre peine et je vous pardonne de ne pas venir. Si vous êtes heureux, je souffre et je vous attends et je vous aime et je vous adore.

Juliette


Notes

1 Charles Hugo est atteint de la typhoïde.

2 Petite monnaie de cuivre qui valait trois deniers, le quart d’un sou, et un peu plus qu’un centime.

3 Titre légal d’une monnaie.

4 Citation de Ruy Blas, acte IV, scène 3 : « C’est bête comme tout, ce que je te dis là », dit don César au laquais.

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.

  • 28 marsCrise nerveuse de Claire.
  • 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
  • 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
  • 21 juinMort de Claire Pradier.
  • 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
  • Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
  • 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
  • 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
  • 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.