« 20 mars 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 285-286], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4794, page consultée le 25 janvier 2026.
20 mars [1846], vendredi matin, 9 h. ¼
Bonjour mon bien-aimé, bonjour ma vie, mon âme, ma joie, mon tout bonjour. Comment
vas-tu ce matin ? Je suis impatiente de le savoir et je le suis aussi de lire ton
discours d’hier1. Je sais d’avance qu’il ne peut être que beau,
généreux, grand et admirable comme tout ce que tu dis. Je suis sûre que le public
tout
entier sera de mon avis. Je voudrais être plus vieille d’un jour pour voir se
confirmer ma pensée tout entière. Je suis indignée contre tous ces vieux gazons2 politiques. Toi cela ne te fait rien et cela se
comprend parfaitement. Mais moi je ne peux pas supporter l’idée qu’on ne t’écoute
pas
toujours avec la plus vive sympathie et la plus profonde admiration. Je suis furieuse
contre ces vieux vieillards et je leur souhaite un
redoublement de gravelle, de sciatique et autres catarrhesa du même genre. Mais j’espère que la
presse tout entière va leur tomber sur leurs vieux casaquins cacochymes et leur
apprendra à ne pas baver dans leurs perruques quand tu prends la peine de leur parler.
J’attends Le Moniteur avec une inexprimable impatience, cela
ne m’arrive pas souvent de l’attendre ainsi mais quand je m’y mets ce n’est pas pour
peu.
Cher petit homme, tu as dû être mouillé hier en t’en allant si tu n’avais
pas de parapluie ? J’y ai pensé dès que tu as été parti et je me reprochais d’en être
la cause car si tu étais rentré chez toi avec ta voiture tu n’aurais pas eu cet
inconvénient. Pauvre être bon, doux et adorable tu as pensé que si je ne te voyais
pas
je passerais une mauvais nuit et tu t’es dévoué comme toujours. Sois béni, mon Victor,
pour cette bonne action et pour toutes les autres. Tu es mon Victor vénéré, admiré
et
adoré.
Juliette
1 Dans un discours à la Chambre des Pairs, Hugo a la veille invité le gouvernement à faire une déclaration publique sur la Pologne, a expliqué sa propre sympathie aux Polonais et s’est déclaré en faveur de l’indépendance de la Pologne. Son discours n’a pas été très bien accueilli par les pairs et par le gouvernement.
2 « Gazon se dit quelquefois par plaisanterie, de la perruque d’un chauve, ou des cheveux très rares qui lui restent sur la tête. » (Littré.)
a « catharres ».
« 20 mars 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 287-288], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4794, page consultée le 25 janvier 2026.
20 mars [1846], vendredi après-midi, 4 h. ½
Je comprends encore moins, maintenant que j’ai lu ton discours, la froideur avec
laquellea on l’a accueilli hier à
la Chambre. Dans ma petite pensée je crois que c’était un parti pris d’avance et pour
ne pas t’admirer deux fois de suite. À la Chambre comme ailleurs, mon cher adoré,
tu
as tes envieux et là encore autant qu’ailleurs, sinon plus, il y a les infimes, les
vulgaires et les crétins. Je te demande pardon d’oser me permettre d’avoir une opinion
sur quoi que ce soit mais l’amour sans borne que j’ai pour toi peut bien suppléerb une fois par hasard au manque d’esprit
surtout quand il s’agit de générosité et d’humanité. Ce que tu as dit, mon adoré,
tous
les gens de cœur le comprendront et l’approuveront même malgré le grand style dont
tu
l’as revêtu selon ton habitude.
Pardon encore une fois cher bien-aimé, je sens
que je suis presque ridicule en te parlant ainsi mais l’amour et l’admiration me
débordent autant que la colère et l’indignation contre tous ces stupides vieillards.
Et il faut bien que je les laisse déborder dans ce flux de paroles qui exprime tant
bien que mal que je t’aime, que je te trouve toujours plus grand, plus noble et plus
admirable en dépit des goûteux et des goitreux de tous les âges, de tous les pays,
et
de tous les rangs. Je t’attends avec toutes sortes de tendresses et de caresses dans
le cœur, dans les yeux et sur les lèvres. Tâche de venir bien vite mon adoré
bien-aimé, tu me combleras de joie et de bonheur.
Juliette
a « lequel ».
b « supléer ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
