« 20 avril 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 77-78], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11924, page consultée le 24 janvier 2026.
20 avril [1845], dimanche matin, 8 h. ½
Bonjour, mon Toto bien aimé, bonjour, mon cher petit invisible, bonjour,
le plus couru et le plus courant des hommes, bonjour. J’AI pas contente.
Je ne vous verrai pas encore de la journée probablement, car j’ai vu une
lettre de M. Asseline qui vous
fait dire d’être chez la duchesse1 à trois heures. Je vois que dans tout cela, mon
tour n’arrive jamais. Ça n’est pas nouveau, mais c’est parfaitement
ennuyeux. Je ne veux pas vous grogner, ce n’est pas manque d’envie et de
besoin, mais je sens que d’un autre côté, vous êtes accablé et surchargé
de besogne et d’affaires. Mon Victor adoré, je te souris, au contraire,
je t’aime, je t’attends avec impatience, mais sans humeur et avec amour.
Je sais que tu es heureux et cela me donne le courage d’attendre. Quand
tu viendras, je serai à mon tour bien heureuse et bien joyeuse et la
plus grande pairesse de France et de Navarre
et de tout l’univers.
Il fait un temps ravissant depuis que votre
nom a paru au Moniteur2. Le soleil
attendait l’apparition de son astre jumeau pour rayonner sur la caboche
des Parisiensa.
C’est bête comme tout ce que je vous dis
là3 et cependant c’est la
vérité : baisez-moi, cher petit homme et aimez-moi si vous tenez à
conserver longtemps le privilège inappréciableb de faire des
pieds de nez au sergent de ville et aux patrouilles plus ou moins grises. Baisez-moi, mon adoré, et dites-vous
que votre pauvre Juju attendc que vous lui apportiez un petit moment de
bonheur et de joie dans son petit coin.
Juliette
1 Il s’agit de la duchesse d’Orléans que Victor Hugo fréquente régulièrement. La lettre suivante, du 20 avril après-midi, confirme cela, Juliette Drouet écrivant : « je te vois entrer chez la duchesse d’Orléans ».
2 L’annonce de la nomination de Victor Hugo en tant que pair de France est publiée dans Le Moniteur Universel du jeudi 17 avril 1845.
3 Réplique de don César à un laquais, acte IV, scène 3 : « C’est bête comme tout ce que je te dis là », extraite de Ruy Blas (1838).
a « des parisien ».
b « inapréciable ».
c « attends ».
« 20 avril 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 79-80], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11924, page consultée le 24 janvier 2026.
20 avril [1845], dimanche après-midi, 2 h. ¾
Cher adoré bien-aimé, je te suis de la pensée et de l’âme, je te vois
entrer chez la duchesse d’Orléans et je la trouve bien heureuse et je
donnerais une année de ma vie pour être à sa place seulement le temps
que tu vas passer avec elle. Cher adoré bien-aimé, est-ce qu’en voyant
cette femme si heureuse de te voir et de te faire son compliment, tu ne
penseras pas un peu à ta pauvre Juju si seule et si négligée depuis
quelque temps ? Est-ce que tu ne lui donnerais pas un regret et une
pensée d’amour à cette pauvre femme sur qui pèsenta tous les sacrifices
depuis un bout de l’année jusqu’à l’autre ? C’est elle qui fait tous les
frais de vos succès, depuis l’Académie jusqu’à la Pairie, c’est toujours
la pauvre Juju qui a donné son temps, sa vie et son amour sans rien
recevoir en échange. Il est bientôt temps que cela finisse, car elle
sent qu’elle ne pourrait pas aller toujours comme cela. Il vient un
moment où le cœur a besoin de se retremper dans un peu de bonheur. En
attendant, je pense sans cesse à toi pour tâcher de trouver le temps
moins long. Jusqu’à présent, cela ne m’a servi qu’à me le faire trouver
plus long et plus insupportable. Mais, c’est égal, je persiste dans ma
manière pour une bonne raison, c’est que je ne peux pas faire autrement.
Tiens, te voilà, cela m’a porté bonheur de t’écrire.
Je finis ma
lettre en te suppliantb de revenir bien vite.
Juliette
a « pèse ».
b « en te supliant ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
