« 11 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 223-224], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4239, page consultée le 26 janvier 2026.
11 mars [1843], samedi matin, 10 h. ½
Bonjour, mon cher bien-aimé, bonjour mon Toto adoré, comment vas-tu ce matin ? As-tu
dormi un peu, mon pauvre ange ? Je suis tourmentée quand je pense à ce que tu fais,
mon Toto, j’ai peur que tu ne succombes à tant de fatigue. Je voudrais pour tout au
monde que ta pièce soit à la trentième représentation parce qu’alors tu serais
tranquille et nous serions peut-être heureux. Pour moi le bonheur, c’est de te voir,
le paradis, c’est de t’aimer ; mais t’aimer par toute seule comme un pauvre chien
oublié dans sa niche, t’aimer ton cœur contre mon cœur, ta bouche sur ma bouche. Voilà
comment j’entends l’amour et depuis trop longtemps. Je ne t’ai pas aimé ainsi. J’ai
hâte que toutes ces fanfaresa
soient finies et que nous rentrions dans un bonheur plus intime et moins bruyant.
Je
ne suis pas aussi désintéressée que le vieux Job1, moi, je t’aime pour moi et non pour les autres. Enfin
mon pauvre adoré, nous touchons au moment du repos, il faut l’espérer pour toi qui
en
as tant besoin.
J’ai ma péronnelle2 qu’on m’a amenée ce
matin. Il paraît que cette sortie en Carême ab contrarié Mme Marre. J’en suis fâchée pour les
scrupules de cette dame, que je comprends du reste. Mais je suis sûre que d’entendre
les plus admirables choses qui se soient jamais entendues depuis qu’il y a des
oreilles humaines n’est pas un péché et je nous en donne
d’avance l’absolution. Voilà mon opinion à ce sujet.
Je n’ai pas pensé à te
demander si tu souperais ce soir ? À tout événement j’ai fait prendre un bifteckc et des choux-fleurs, ainsi ne te gêne
pas quand tu viendras tantôt, car j’espère que tu viendras. Je te demanderai où sera
Charlot ce soir, je tiens beaucoup à le voir fonctionner ce petit bandit ! Il est
probable qu’il ne sera plus à l’orchestre des musiciens, c’est probable. Alors je
ne
pourrai pas le voir, c’est fâcheux. Il y aurait cependant plaisir et joie pour moi
à
le voir montrer le poing au siffleur de Maxime pourvu que j’aie encore un autre
[Léménil ?] sous ma loge. Ce sera une compensation, si non au plus
que du moins aux ZURLEMENTS. C’est un spectateur bien précieux dans des occasions
comme celle-ci. Enfin je prendrai ce qui se trouvera, quitte à lui dire le mot de
Didier3 et à lui casser nos petits bancs sur la tête. J’y suis
très décidée et Clairette aussi. Il paraît que le M. de Saint-Mandé qui a 8000 F de rentes a été transporté et
fou de joie de ta lettre et de sa loge. Claire ne sait rien encore de la représentation parce que la petite
fille du maire qui rapporte les nouvelles n’est pas revenue depuis à l’école.
M. Marre est comme un possédé, il lit tous
les journaux admiratifsd et il revient
le soir sachant les citations de ta pièce par cœur. Si tu peux lui donner une stalle
ou deux pour lui et pour sa femme, tu verras. Mais rien ne presse. Ce qui presse,
c’est le besoin que j’ai de te voir et de t’embrasser sur toutes les coutures.
Juliette
1 Jeu de mots cumulant la référence au personnage biblique et à celui des Burgraves.
3 Allusion probable au héros de Marion de Lorme, à élucider.
a « fanfarre ».
b « à ».
c « biffetek ».
d On peine à déchiffrer si « admiratif » désigne M. Marre ou « admiratifs » les journaux.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
