« 12 juillet 1847 » [source : MVH, α 7936], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.3756, page consultée le 25 janvier 2026.
12 juillet [1847], lundi matin, 8 h. ½
Bonjour, mon Victor, bonjour mon doux aimé, bonjour. Me voilà débarrassée de ma
corvée1
et je n’en suis pas fâchée. Du reste je ne sais pas si c’est à la chaleur ou aux
politesses exagérées de ces vieilles péronnelles qui m’ont forcée d’avaler des
sucreries que je déteste et qui m’ont fait boire chaud, mais j’ai été malade toute
la
nuit et ce matin je m’en sens encore. Heureusement qu’en voilà pour longtemps. Si
vous
étiez bien conseillé vous me donneriez l’île Saint-Denis ou
les Marronniers2 pour rabiboche aussitôt le procès Cubière3 fini. Je vous le demande mais je
ne l’espère pas. Je sais si bien tous les empêchements qui s’y opposent. Cela ne
m’empêche pas de vous aimer de toutes mes forces mais cela m’empêche beaucoup d’être
GEAIE et heureuse comme vous le désirez et
comme j’en aurais le droit. Quand nous serons vieux tous les deux, encore PLUS VIEUX,
vous regretterez de n’avoir pas mieux profité de cette belle saison de l’amour et
du
bonheur mais il ne sera plus temps, hélas !
Mon pauvre adoré, mon bel amant
bien-aimé, je t’aime plus que tout ce que tu peux rêver et souhaiter de plus pur,
de
plus tendre et de plus ardent. Je t’aime comme une mère, comme une femme, et comme
une
sainte. Au besoin je donnerais ma vie pour toi sans hésiter et avec joie. Je suis
capable de te tuer dans un accès de jalousie et je me prosterne devant ta sublime
et
divine nature comme les anges devant Dieu. Ô je t’aime mon Victor.
Juliette
1 Le dîner chez Mlle Féau, annoncé dans les lettres précédentes.
2 Les Marronniers était un restaurant réputé de Bercy.
3 Juliette fait allusion à l’affaire Teste et Cubières. Victor Hugo, passionné par les questions judiciaires et pénales, a participé aux séances du procès de ces deux anciens ministres, accusés et condamnés pour corruption financière par la Chambre des Pairs constituée en Haute Cour.
« 12 juillet 1847 » [source : MVH, α 7937], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.3756, page consultée le 25 janvier 2026.
12 juillet [1847], lundi après-midi, 2 h.
Tu n’as pas pu venir avant d’aller à la Chambre, mon cher petit homme, ce qui fera
que je te verrai encore bien peu aujourd’hui. Je ne t’accuse pas, je me plains de
mon
peu de chance, voilà tout. Qu’as-tu fait dans toute ta soirée hier, mon Toto ? As-tu
pensé à moi malgré la présence d’Abou-Maza1 ? Quant à moi, j’avais des raisons plus fortes que ton Turc pour
ne penser qu’à toi et pour te désirer. Si jamais femme a eu chaud, a mangé à
contre-cœur et s’est ennuyée, c’est votre très humble Juju hier à ce stupide et
fadasse dîner. Aussi je me suis bien promisa de n’en pas accepter de pareil de longtemps. J’en suis encore
tout écœurée aujourd’hui. J’espère que ce sera passé pour tantôt.
Mais je
m’aperçois que je ne fais que gémir sur mes infortunes, tandis qu’il serait plus juste
de m’apitoyer sur ton compte car tu dois beaucoup souffrir, outre les émotions
pénibles que te donne ce triste procès, de la chaleur, du manque d’air et de la
privation de marcher, toi dont c’est la santé. Pourvu que cela ne te tourne pas à
mal
et que tu ne sois pas malade à l’issue de ce procès, c’est tout ce que je demande.
Pour cela il faut que tu sois prudent et que tu ne te fatiguesb pas trop à travailler la nuit. C’est
bien assez de suivre les séances. C’est beaucoup trop même. Pense à moi dont tu es
la
vie et sois prudent. Je t’aime. Je te baise. Je t’adore.
Juliette
1 Abou-Maza était l’un des principaux chefs de tribu de la résistance à l’armée coloniale française en Algérie, aux côtés d’Abd-el-Kader, pendant cette période où Bugeaud, gouverneur, et le général Lamoricière menèrent une guerre d’une grande violence. Il était peut-être d’origine turque, comme beaucoup des grandes familles qui comptèrent des chefs militaires.
a « promise ».
b « fatigue ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
