« 3 février 1847 » [source : MVH, α 7847], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1884, page consultée le 01 mai 2026.
3 février [1847], mercredi matin, 9 h. ¼
Bonjour mon Toto, bonjour je t’aime. Voilà la nouvelle d’aujourd’hui,
qui était celle d’hier, qui sera celle de demain et celle de mon dernier jour. Quant
à
mes occupations elles tournent toujours dans le même cercle avec une triste
monotonie : je t’attends, je t’attends, je t’attends et je t’attends. Avec cela il
est
difficile d’espérer des incidents variés à moins de les inventer, ce qui serait pour
moi plus qu’impossible vu l’état de ma mécanique qui n’est rien moins qu’en ordre.
Mais toi, que fais-tu, mon Toto aimé, ou plutôt que ne fais-tu pas ? Autant ma vie
est
stagnante, autant la tienne est rapide et emportée à travers toutes les choses de
ce
monde comme un torrent. J’en suis effrayée quand j’y pense. Effrayée par ta santé
qui
finira par disparaître dans ce tourbillon d’occupations de toutes sortes. Effrayée
pour mon bonheur que tu oublieras en chemin comme une chose inutile et gênante. Voilà,
mon cher adoré, les tristes prévisions de mon esprit. C’est avec elles que je vis
loin
de toi, ce qui ne me rend pas la vie plus douce ni plus agréable hélas ! Cependant
je
sens la nécessité de me composer à tes yeux une sorte de résignation gracieuse. Je
veux te sourire bon gré mal gré ne fût-cea que pour ne pas t’ennuyer de mes éternelles doléances. Mais le
proverbe : chassez le naturel etc. me poursuit et me
rattrapeb à chaque bout de
ligne, ce qui fait de mes gribouillis un tout fort maussade et fort stupide.
Voyons cependant je veux être geaie. Attention
Toto je crois que je deviens drôle. Hem ! Hem ! Hem ! Le tarif des douanes étant une
question internationale, tu peux t’en assurer dans le moniteur industriel si tu ne
me
crois pas, il serait nécessaire que le traité d’Utrecht1 fût respecté en ce qui touche les intérêts
de la France et de l’Espagne. Sans toutefoisc abaisser notre pavillon national devant la perfide albion.
Hélas ! Toutes ces folâtreries ne sont même pas de mon cru. Elles sont toutes éditées
déjà par la presse éloquente de mon pays. Ce qui fait que je n’ai pas la plus petite
nouveauté drolatique à mettre en circulation quelque besoin que j’en sente et quelque
envie que j’en aie. Il faut donc nous résigner toi et moi à notre malheureux sort.
Cela te sera plus facile qu’à moi, c’est ce qui me console pour toi. En attendant,
je
fais vie qui dure2 en t’aimant de mon mieux et en
te désirant de toutes mes forces. Avec cela j’espère arriver à la fin de tout sans
trop de découragement.
Juliette
1 Double traité signé en 1713 par la France et l’Angleterre, et mettant fin à la guerre de succession d’Espagne. Au moment où Juliette écrit, l’Entente cordiale connaissait de sérieux tiraillements avec réarmement intensif, naval en particulier, montée du nationalisme et rumeurs de guerre.
2 Vieux proverbe qui conseille de ménager sagement ses ressources pour les faire durer.
a « fusse ».
b « rattrappe ».
c « toute foi ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
