6 décembre 1845

« 6 décembre 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16361, f. 223-224], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12273, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour, aimé, bonjour, adoré, bonjour, Toto, bonjour, toi, bonjour, vous, comment que ça va aujourd’hui ? Avez-vous quelque affaire CHAUMONTEL en train, ou quelque chancelier1, ou quelque académicien à fouetter ? Voime, voime, comme je crois cela moi, prenez garde de le perdre. Aussi je laisse pousser mes ongles et je me fais donner des bons coutelas bien affilésa pour m’en servir dans l’occasion. Méfie-toi Toto.
Je vous écris très tard et sur du grand papier parce que je veux prendre un bain tout à l’heure, que c’est aujourd’hui le MÉNAGE À FOND, LA PEIGNERIE À FOND et tout le reste encore plus à fond. Depuis ce matin, je me prépare à cette grande œuvre et je n’en suis pas plus avancée. D’abord il est arrivé un accident à cette stupide lampe qui a forcébEulalie d’aller encore chez le lampiste. Je ne sais pas si nous pourrons nous en servir ce soir. Pour ma part, j’en ai une indigestion et je la voudrais à tous les diables tant elle m’ennuie. Une chose m’ennuie et m’agace encore plus, c’est la pensée que la lumière de la bougiec te fait du mal en travaillant. J’enverrai tantôt, j’enverrai ce soir, j’enverrai indéfiniment chez ce fripon de marchand pour tâcher que tu l’aies ce soir, cette affreuse lampe. À elle seule elle pourrait défrayer tous les faits divers et tous les chiens noyés de tous les journaux de Paris par les nouveaux incidents et les accidentsd variés de son éclairage infernal. Quant à moi, mes gribouillis sont remplis de sa lugubre histoire et mon appartement de sa nauséabonde et asphyxiante{« asphixiante »} fumée. Dans tout cela, mon pauvre adoré, c’est toi qui es le plus à plaindre, car tu as le contrecoup de toutes ces petites misères domestiques et Dieu sait si c’est amusant. Heureusement que pour relever un peu ces fades incidents, il arrive de temps en temps une lettre piquante de la mère Luthereau. Aujourd’hui tu pourras t’en régaler d’une très longue et très remplie si j’en juge d’après l’apparence. En attendant, je t’aime comme plusieurs CAROLINE2 et je te baise en conséquence.

Juliette


Notes

1 À élucider.

2 Caroline est la femme d’Adolphe, le héros des petites misères de la vie conjugale de Balzac qui paraît en feuilletons entre 1830 et 1846 dans divers journaux : La caricature, La presse et Le diable à Paris.

Notes manuscriptologiques

a « bien affilé ».

b « a forcée ».

c « la boujie ».

d « le accidents ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.

  • 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
  • 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
  • 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
  • AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
  • 13 avrilHugo nommé Pair de France.
  • 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
  • 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
  • 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.