« 7 mars 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 237-238], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10529, page consultée le 02 mai 2026.
Jersey, 7 mars 1853, lundi matin, 8 h
Bonjour, mon cher petit homme, bonjour, mon infiniment grand, bonjour et félicitations de vous être enfin séparé des infinimenta petits de la proscriptionb de Jersey1. Pour ma part j’en suis très contente car depuis longtemps je trouvais qu’ils abusaient outre mesure de ta bonté, de ton indulgence, de ta patience et de ton dévouement, de ton temps et de ta santé. Cette leçon leur profitera peut-être mais, en attendant, te voilà hors de cette pétaudière démagogique. Les olla-podrida2 ne sont bons que dans la marmitec et cuitsd à point mais en société fraternelle cela fait un fichu ragoût socialiste. Tu as pu en juger depuis que tu y as goûté. J’espère que tu auras trouvé plus de plaisir à mordre dans les invitations gastronomiques de Téléki. Après t’avoir quitté j’ai rencontré à quelques pas de ta maison le père Vacquerie3 et le jeune Toto4 qui se hâtaient vers le dîner et le RESTE, car il paraît que l’hospitalité hongroise n’est pas en reste du RESTE. J’approuve d’autant plus cette manière antique mais pas solennelle, que je compte sur votre discrétion à cet égard. Autrement je demanderais à faire partie du groupe et je me chargerais de pourvoir à votre RESTE si tant est qu’il en RESTE, ce que vous seul savez. En attendant je vous baise depuis A jusqu’à Z et je vous adore encore plus.
Juliette
1 Le 5 mars 1853 Victor Hugo adresse à la société de proscrits « La Fraternelle » sa lettre de démission : Citoyens/ Dans la situation actuelle de la société fraternelle, l’incompatibilité étant devenue complète entre les fractions qui la divisent et la conciliation impossible, je ne saurais continuer à faire partie de la société / Je me retire / Je prie la société de me donner acte de ma démission / Recevez, citoyens, l’assurance de mes sentiments fraternels », Victor Hugo, Œuvres complètes, Massin, CFL, t. VIII/2, 1046.
2 Olla-prodida : pot-pourri ; à l’origine sorte de ragoût espagnol.
a « infiniments ».
b « proscrition ».
c « marmitte ».
d « cuit ».
« 7 mars 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 239-240], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10529, page consultée le 02 mai 2026.
Jersey, 7 mars 1853, lundi après-midi, 2 h.
Je ne veux pas t’empêcher d’aller chez Téléki, mon cher petit homme, puisque tu trouves du plaisir à te mêler à ce groupe composé de jeune bréda1 et de vieux hongrois. En somme ce n’est pas la première fois que les extrêmes se touchent et se mouchent, les coryzasa étant contagieux par nature : maintenant que je sais combien ces petites Bacchanalesb mi-partie Mabilec et politique ont pour toi de charme, mon gentil Toto, je me résigne à t’y laisser aller, quitte à y risquer le repos du reste de ma vie et à manger mes ennuis à la fumée de cette cuisine de haut goût où les plus grosses épices ne sont pas seulement dans les sauces. Du reste, je suis un peu comme le cercueil de Mahomet, suspendu dans le vide entre les plaisirs défendus et le bonheur permis, sans toucher à aucun. Mais ce quid est agréable pour un prophète, qui sent, ne l’est pas pour une Juju qui a la prétention d’être BIEN CONSERVEE. Aussi, mon petit homme, c’est pour cela que j’assiste si mélancoliquement à ta vie NATURE, regrettant malgré moi de n’en pouvoir pas prendre ma part et trouvant féroce au bon Dieu de me refuser les joies de la terre ou du ciel car je ne suis pas encore assez morte pour prétendre au paradis et je suis trop vivante pour ne pas souffrir d’être enterrée vive. Maintenant baisez-moi, amusez-vous, trémoussez-vous avec le vieux Magyare2. J’y consens mais prenez garde d’effleurerf la jeune Lorette si vous tenez à vos précieux jours.
Juliette
1 À élucider : y-a-t-il un rapport avec la ville de Bréda aux Pays-Bas ?
2 Le comte hongrois, Sandor Téléki.
a « coriza ».
b « bachanales ».
c Juliette a-t-elle voulu écrire « Mabille », fameux bal de l’avenue Montaigne, à Paris, fondé en 1840 par le danseur Mabille ?
d « ce ce ».
e « Magiar »
f « efleurer ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
