« 31 janvier 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 117-118], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10636, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 31 janvier 1853, lundi midi
Je regarde passer les promeneurs avec un soupir d’envie et de regret de ne pouvoir
pas faire comme eux, avec vous, car je sais bien, que loin de vous opposer à mes
promenades particulières, vous les favoriseriez de tout votre pouvoir, ne fusse que
pour être débarrasséa de mon
aimable personne. Mais je ne me prête pas à cette combinaison hideuse et je reste
chez
moi pour vous faire enrager. Telb est
mon style. Je veux voir si vous aurez le front de me laisser crever dans mon coin
sans
me faire sortir une seule fois en six mois. Je sais bien que vous avez vos MACHINS
pour prétextes, mais il faudra bien que vous finissiez par les FINIR. C’est là où
je
vous attends. Nous verrons ce que vous inventerez pour vous dispenser de me faire
sortir en plein jour. D’ici là, je fais bonne mine à mauvais Toto, et j’ai l’air d’une
Juju parfaitement commode, mais ne vous y fiez pas.
Tout cela, mon cher petit
homme, veut dire que je vous aime comme un loup et que je bisque comme un chien de
ne
pouvoir pas profiter de cette belle journée avec vous. Oh ! Si je ne comptais pas
sur
une rabiboche monstre bientôt, je me rallierais à l’instant même à Madame
Boustrapate1 et à son
nigaud Montijo d’homme2. Mais j’espère que vous ne pourrez m’échapper une fois votre livre
fini3. C’est pourquoi je prends mon mal en impatience et que je vous attends de pied
ferme.
Juliette
1 Féminisation de Boustrapa : Un des sobriquets attribués à Louis-Napoléon Bonaparte, formé des premières syllabes de Boulogne, Strasbourg et Paris, trois lieux où il tenta des coups d’État.
2 Le mariage civil d’Eugénie de Montijo et de Napoléon III est célébré le 29 janvier 1853, le mariage religieux le lendemain.
3 Hugo est en pleine rédaction des Châtiments.
a « débarassée ».
b « Telle ».
« 31 janvier 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16373, f. 119-120 ], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10636, page consultée le 01 mai 2026.
Jersey, 31 janvier 1853, lundi midi ½
Pauvre bien-aimé, j’essaye de sourire de mon isolement pour te montrer que ce n’est pas le courage qui me manque. Mais je crains que tu n’aies bien des sujets d’inquiétude avec ton jeune Toto1 Il y a juste un mois aujourd’hui que tu as tranché dans le vif de cette passion si mal et si peu partagée par cette demoiselle L2. Jusqu’à présent l’espoir qu’elle reviendrait bientôt avait calmé le chagrin de ton pauvre fils mais j’ai peur qu’il ne soit pas tout à fait résigné à la séparation radicale et, par conséquent, que les derniers soubresauts de son désespoir ne vous causent à vous-mêmes de bien douloureuses commotions. Il est vrai que la distance et l’excessive tendresse dont vous l’entourez amortiront beaucoup ce dénouement prévu par la raison et désirable sous tous les rapports. Dès que ce pauvre enfant pourra se rendre compte de sa situation, il sera le premier à se féliciter d’avoir été violemment arraché des griffes de ce rat musqué, mais, jusque-là, il ne faut pas l’abandonner à lui-même car Dieu sait ce que pourrait lui faire faire son reste de folie. Tu sais dans quel sentiment je te parle de ces choses intimes, mon doux adoré, tu sais que mon indiscrétion n’est que de la sollicitude et de l’affection bien dévouée pour toute ta famille. C’est ce qui excuse, à défaut de droit, la part que je prends à tout ce qui lui arrive d’heureux ou de malheureux. Et puis c’est une manière de t’aimer 4 millions de milliards de fois plus encore.
Juliette
2 Anaïs Liévenne (voir lettre du 1er janvier 1853, samedi matin, 8 h – note 1).
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.
- 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
- 21 novembreChâtiments.
