« 8 avril 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 134-135], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1328, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 8 avril 1854, samedi après-midi, 3 h.
Je le tiens ce nid de Cauvet où sont éclos
quatre soudards… et pas mal de serpents à sonnettes. Je ne devrais n’avoir plus rien
à
désirer ni à demander au bon Dieu, mais comme la Juju est insatiable naturellement,
il
s’en faut que depuis le moment fortuné où j’ai revu ces pochards de la démocratie
j’ai
une fringale atroce de vous voir et une soif de vous qui demande à s’étancher dans
des
flots de baisers, mais ce n’est pas une raison pour que vous veniez plus tôt
aujourd’hui et je me rends bien compte que tous ces plénipotentiaires de la soûlerie
n’auront rien de plus pressé que de venir vous dire le résultat du congrès huronpéen
qui vient d’avoir lieu sans vous : attrapé.
Aussi, malgré mes vifs appétits, je me résigne à pendre mon cœur au croc jusqu’à ce
soir. C’est chesse mais héroïque. Heureusement
que j’ai par devers moi quelques charmantes petites pierres d’attente à copire. Cela me fera prendre votre absence en
patience, ce qui n’est pas à dédaigner. J’avais songé à aller voir le fameux
Bazara nigaud aujourd’hui mais j’ai
réfléchi ensuite que c’était jour de marché et de jerserie et je suis restée
prudemment chez moi. Lundi si je peux vaincre ma paresse j’irai très probablement
et
j’achèterai tout, le petit panier et l’album. Ça vous apprendra à me mettre à même
de
force et malgré moi. En attendant je fais pas mal de bisque et de rage
[en ?] regardant la collection Asplet1. Quand je pense que c’est à peine si j’en
ai un ou deux quand le moindre Barbier ou
le plus immonde Cauvet en ont des tas, je
suis indignée et humiliée au plus profond de mon âme. Allez, vilain monstre, vous
méritez bien qu’on fasse le vide autour de vous mais vous ne valez pas la peine qu’on
vous aime comme une dératée qu’on espère être un jour.
Sur ce je vous recommande
de m’apporter votre volumineuse correspondance si vous ne voulez pas être dévoré tout
vif par une Juju affamée autant que mystifiée. Maintenant libre à vous de vous y
exposer.
1 Juliette évoque sans doute ici la constitution de ce qu’on désigne aujourd’hui comme l’« album des proscrits » (Maison de Victor Hugo, inv. n° 2257) qui reçut comme frontispice le dessin « VH exil » (Maison de Victor Hugo, inv. n° 805) daté de 1854 [Remerciements à Gérard Audinet].
a « Bazard ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.
- JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
- 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
- 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
- 10 févrierExécution de Tapner.
- 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
- 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
- Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
- Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.
